« When They See Us” : La série Netflix la plus vue aux États-Unis porte sur l’injustice raciale

Avril 1989, Tridha Meili joggeuse blanche de 28 ans est retrouvée violée, entre la vie et la mort, dans Central Park à New York. Cinq adolescents seront condamnés pour ce crime qu’ils n’ont pas commis. Il s’agit de l’une des affaires les plus médiatisées au monde, racontée par Ava Duvernay.

© Netflix, When They See Us, Ava Duvernay.

« Je dédie cet Emmy aux hommes connus sous le nom des « Cinq Innocentés ! » Alors qu’il est récompensé aux Emmy Awards en septembre 2019 pour son rôle émouvant dans « When They See Us » (« Dans leur regard »), Jharrel Jerome rend hommage aux 5 hommes dont la descente aux enfers est relatée dans la mini-série Netflix réalisée par Ava Duvernay en 2019.

Après avoir été journaliste et à la tête de sa propre agence de communication, Ava Duvernay base sa carrière de réalisatrice sur les questions de racisme et d’injustices dans la société américaine. Elle est snobée par les Oscars en 2014 pour Selma, un film relatant la lutte menée par le Dr. Martin Luther King Jr pour les droits civiques pendant les marches historiques de Selma. Duvernay est nommée pour un Oscar du meilleur film documentaire en 2016 pour Le 13e, un documentaire poignant qui dénonce l’incarcération de masse dans la société actuelle aux Etats-Unis tout en dressant un parallèle avec le passé esclavagiste du pays.

Dans « When They See Us », nominé 11 fois aux Emmy Awards, Duvernay réalise et co-scénarise   l’histoire terrifiante et pourtant vraie de cinq adolescents – quatre afro-américains et un hispanique – de Harlem, injustement accusés du viol barbare d’une joggeuse.  Le soir du 19 avril 1989, cinq garçons et leurs camarades se retrouvent dans l’immense Central Park pour fêter le début des vacances scolaires. Durant cette nuit, plusieurs centaines de mètres plus loin, une joggeuse blanche est battue, violée et laissée pour morte. Elle est retrouvée par des ouvriers, quatre heures plus tard, gisant au sol. Après douze jours de coma, la victime souffrant d’amnésie due aux coups violents qui lui ont été portés à la tête, est incapable d’identifier son agresseur. Durant les deux jours suivants les faits, plus d’une trentaine d’adolescents noirs et hispaniques sont interpellés. Parmi eux Yusef Salaam, Antron McCray, Raymond Santana, Kevin Richardson et Korey Wise.

L’enquête est bâclée et faussées. Démunis de tous leurs droits, privés de la présence d’un avocat, intimidés et brutalisés par la police, certains se retrouvent à avouer un crime qu’ils n’ont pas commis. Les aveux seront très vite retirés par les 5 garçons qui plaident tous non coupable lors de leurs procès respectifs. Le premier procès concerne trois des cinq accusés : Yusef Salaam, Antron McCray et Raymond Santana. Les trois adolescents sont condamnés au maximum autorisé pour des jeunes, qui est de 5 à 10 ans dans un centre correctionnel pour jeunes.

Le deuxième procès concerne les deux autres accusés : Kevin Richardson, et Korey Wise. Le premier, comme ses 3 autres camarades, est jugé en tant que mineurs. Korey Wise, lui, âgé de 16 ans au moment des faits, écope 15 ans de prison ferme dans une prison pour adulte. Après l’annonce du verdict, il crie au procureur : « Vous allez payer pour ça, Jésus va vous avoir. Vous avez tout fabriqué !».  

© Netflix, When They See Us, Ava Duvernay. Jharrel Jorome dans le rôle du jeune Korey Wise. Scène du procès

Ce n’est qu’en 2002, lorsque le véritable et unique coupable passe aux aveux, que Korey Wise est libéré. Jusque-là, ses camarades, qui avaient déjà purgé leurs peines respectives, peinaient à se réinsérer dans la société. Une fois exonérés, les 5 hommes reçoivent $41 millions de dédommagement de la ville de New York. Malheureusement, aucune somme d’argent ne peut rendre justice à ces adolescents d’hier et pères de familles d’aujourd’hui. Et que dire des centaines de noirs américains et latinos pris malgré eux dans la spirale vicieuse du système judiciaire américain ?

Pour Jharrel Jerome, se mettre dans la peau de Korey Wise était une expérience tellement perturbante qu’il a déclaré avoir eu besoin de consulter un psychologue durant la totalité du tournage, et même après. Sur la scène des Emmy, il exprime son admiration et son respect pour Korey Wise le plus âgés des adolescents, qui a passé 13 années de sa vie dans des prisons d’adultes. Les horreurs qu’il a subi sont à la fois physiques et psychologiques : viols, passages à tabac par ses codétenus, harcèlement et racket de la part des gardes pénitenciers, isolement et hallucinations. Un épisode entier de la mini-série est consacré au calvaire qu’a enduré Korey Wise. Yusef Salaam, un des accusés jugés en tant que mineur, était le meilleur ami de Korey Wise. Après la sortie de la série Netflix, il déclare lors d’une interview : « On a tous vécu un enfer mais en regardant la série je me rends compte que pour nous c’était le paradis comparé à ce qu’a traversé Korey ». A l’origine, ce dernier se trouvait au poste de police uniquement pour y accompagner son ami Yusef qui s’était fait interpeller. C’est à partir de là qu’il s’est fait, lui aussi, entraîné dans cette injustice qui les marquera pour le restant de leur vie.

Certains refusent de regarder la série tant elle est difficile à supporter sur le plan émotionnel. Elle est pourtant la plus regardée sur Netflix US. Une des raisons principales étant qu’elle raisonne douloureusement dans l’actualité quotidienne américaine où les inégalités raciales, le racisme et la brutalité policière battent encore de plein fouet.  La réalisation d’Ava Duvernay dénonce également une présence parfois maladive des médias aux Etats-Unis et leur influence sur l’opinion publique. Déjà à l’époque, Donald Trump contribuait à sa manière à la condamnation des jeunes garçons en déclarant qu’il était convaincu de leur culpabilité et que ces « tueurs barbares » méritaient d’être écroués. Parallèlement, il faisait campagne pour rétablir la peine de mort à New York. De leur côté, les familles des victimes, impuissantes, n’avaient malheureusement aucune plateforme pour s’exprimer, ni les moyens nécessaires pour avoir recours à de bons avocats. Ce sont également les médias qui attribuent aux adolescents le nom de « Central Park 5 ».  C’est seulement après la sortie de « When They See Us » que ces hommes, maintenant tous dans leur quarantaine, sont appelés les « 5 Exonérés ».

 Aujourd’hui aux Etats-Unis, les noirs sont plus à même d’être condamnés et de purger une peine plus lourde qu’une personne blanche dans la même situation. L’histoire de Yusef Salaam, Antron McCray, Raymond Santana, Kevin Richardson et Korey Wise montre au monde entier comment la présomption d’innocence sur laquelle devrait reposer la justice américaine est en réalité une présomption de culpabilité, basée sur la couleur de peau et la classe sociale.

Fatou Diabaté

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