“Maléfique : Le Pouvoir du mal” : Disney opte pour un conte de fées sombre

La suite des aventures de Maléfique allie féminisme, environnement et politique dans une ambiance ténébreuse.

Maléfique lors de la bataille finale contre la reine Ingrith et ses soldats. Dans le fond, la poudre rouge exterminatrice de fées envoyée par des canons. © Disney Enterprises, Inc. All Rights Reserved.

Qui croit encore que les contes de fée ne sont qu’emplis de paillettes et de douceur ? La suite du premier opus de Maléfique, qui était déjà une relecture féministe et plus obscure de La Belle au Bois Dormant avec une Angelina Jolie aux pommettes saillantes, est un véritable conte environnemental, féministe et politique assurément sombre. Dans Maléfique, la méchante fée incarnée par Angelina Jolie haïssait les humains et s’était vengée d’un amour déchu (son amant Stephen l’avait trahie en la droguant puis en lui arrachant les ailes, une métaphore du viol) en lançant un mauvais sort à la première fille de cet homme. Puis elle avait décidé de la protéger et de la couver avec un amour maternel si fort que le baiser requis pour lever la malédiction était le sien, celui de la marraine vilaine fée, et non celui du Prince Charmant. La suite de ce premier film réussi a fait plus de 2,6 millions d’entrées en France. Souvent jugé par la critique comme un ramassis de clichés interminables, il offre pourtant une myriade de genres différents : film de guerre, fable politique, comédie – rappelant Devine qui vient dîner… – et surtout conte de fées sombre.

Aurore, Maléfique et son serviteur Diaval en chemin pour rencontrer les futurs beaux-parents de la princesse. © Disney Enterprises, Inc. All Rights Reserved

Une figure « maternaliste »

L’une des premières scènes de ce film est la demande en mariage du prince Philippe à Aurore, qui accepte sur le champ. Mais lorsque Maléfique l’apprend, elle s’oppose immédiatement à cette union. Encore moquée et crainte par les humains malgré les évènements de la fin du premier film et suspicieuse envers les hommes, elle refuse de voir sa fille adoptive cristalliser son amour pour le prince en un contrat éternel. Et lorsqu’elle doit s’y résoudre tant bien que mal et se rendre au dîner organisé par les futurs beaux-parents d’Aurore, c’est elle qui est au centre de la marche, presque en figure de négociatrice de ce contrat qu’elle déplore. Un drôle de contraste avec l’image qu’on se fait habituellement de la personne qui a le dernier mot sur l’union de sa fille avec un homme : le père. On y voit ici la continuité de cette relecture féministe de La Belle au Bois Dormant, avec une fée autoritaire non pas pour le mal gratuit et ignorant mais par volonté de protection d’Aurore. Elle souhaite ce qu’il y a de mieux pour elle, certes avec son caractère bien trempé et une touche de haine envers le monde des humains et les individus de sexe masculin plus précisément, mais non sans rappeler le soutien entre femmes. Le soutien que l’on retrouve dans la vie de tous les jours, quand une amie ou même une inconnue se fait lourdement accoster par un homme et qu’il faut intervenir pour le faire déguerpir par exemple.

“Dans le premier film, les ailes de Maléfique sont coupées – ce qui est une métaphore d’un autre genre d’abus.” – Angelina Jolie

Maléfique est encore traumatisée de la trahison de Stephen, qu’elle pensait différent des autres humains. On se souvient encore de la scène révoltante du réveil de Maléfique sans ses ailes, de ses cris de douleurs et de son souffle coupé. Elle évoque un acte plus brutal encore dans la réalité : le viol. Dans une interview donnée à BFMTV, Angelina Jolie le confirme: « Dans le premier film, les ailes de Maléfique sont coupées – ce qui est une métaphore d’un autre genre d’abus. Elle y est allée fort ensuite, parce qu’elle souffre beaucoup. [Dans ce nouveau film], elle est effectivement la cible de jugements, de critiques, parce qu’elle est forte et différente. » Aguerrie et plus puissante que jamais dans ce nouvel opus, Maléfique assied donc sa figure de matriarche.

La princesse Aurore dans la Lande. © Jaap Buitendijk / Walt Disney Studios Motion Pictures / Everett Collection

La princesse Aurore, Greta Thunberg de Disney ?

Maléfique : Le Pouvoir du mal offre également un puissant parallèle avec la réalité en ce qui concerne l’environnement et la politique. Aurore est désormais la reine et protectrice de la Lande, royaume qui abrite des forêts et prairies luxuriantes mais surtout une dense population de créatures fantastiques, entre fées, lutins et autres bestioles colorées. Lorsque le prince Philippe la demande en mariage, elle y voit l’union parfaite entre son monde et celui des humains, l’alliance ultime pour créer une harmonie qui fera taire les rumeurs et menaces envers Maléfique. Ce deuxième film montre également les humains prêts à détruire l’environnement – le leur en plus de la Lande – pour réduire à néant ceux qui n’appartiennent pas à leur espèce. Un message fort qu’explique Angelina Jolie dans une interview donnée à BFMTV : « Les enfants, en particulier aujourd’hui, sont très réceptifs à ce message. Ils ont compris qu’il fallait protéger l’environnement. » La princesse Aurore, avec l’innocence rafraîchissante de son jeune âge, évoque ainsi une sorte de Greta Thunberg revisitée façon Disney, c’est-à-dire un peu plus hippie mais toujours aussi tenace et courageuse que l’activiste écologique suédoise nommée personnalité de l’année par le Time. La grande antagoniste de ce film est la reine Ingrith et mère du prince Philippe, une despote jouée par Michele Pfeiffer et qui parodierait presque Donald Trump. Cette méchante aux traits glaciaux dirige le monde des humains, situé à l’est du royaume de Maléfique dont il est séparé par un fleuve. Son but est de détruire la Lande et ses habitants tant leurs différences la terrifient : une allusion totale et directe aux tensions entre les États-Unis et le Mexique et la volonté de Donald Trump de créer un mur. « Nous avons aussi parlé de ces dirigeants, comme le personnage que joue Michelle, qui sont très agressifs et cruels, parce qu’ils ont peur et sont ignorants… Le film parle aussi de la force de la diversité. Ces thématiques revenaient régulièrement dans nos discussions. » explique ainsi Angelina Jolie à BFMTV.

La reine Ingrith essayant une arme mise au point pour abattre Maléfique. © Walt Disney Studios

La princesse Aurore, bien qu’accueillie par ses futurs beaux-parents avec plus d’enthousiasme que Maléfique, est vue comme une marginale par la reine Ingrith pour vivre au beau milieu de la Lande et de ses créatures fantastiques. Cela va non sans rappeler les moqueries de Donald Trump envers Greta Thunberg, alimentées par la crainte et l’ignorance. La plus récente en date ? La réaction – sur Twitter – du président américain à l’annonce de la personnalité de l’année par le Time : « Tellement ridicule. Greta doit travailler sur son problème de gestion de la colère, puis aller se faire un bon ciné avec un(e) ami(e) ! Détends-toi Greta, détends-toi ! » Ce à quoi la militante suédoise a répondu ironiquement en modifiant sa bio Twitter : « Jeune adolescente qui travaille sur ses problèmes de colère. En train de se détendre et de regarder un bon vieux film avec un(e) ami(e). » Un panache qu’Elle Fanning a su adopter pour son rôle de princesse Aurore.

Maléfique se mettant en colère lors du dîner dans le château de la reine Ingrith. © Walt Disney Studios

La part sombre de Disney dans un conte de fées révolutionnaire

Même Narnia ou Pirate des Caraïbes ne distillent pas une ambiance aussi sombre que celle que l’on retrouve dans la saga Maléfique. Le titre associé au premier opus était une reprise de « J’en ai rêvé » du film original par Lana Del Rey mais dans un genre horrifique et inquiétant qui laissait présager le style de la suite. Et c’est gagné : dans Maléfique : Le Pouvoir du mal, l’ambiance vire parfois au morbide, à un mélange entre American Horror Story, Hunger Games et Black Swan. Le dîner chez les futurs beaux-parents vire au cauchemar avec Maléfique qui paralysie le chat, le père du prince Philippe victime d’une malédiction et qui s’effondre en pleine salle à manger et la quasi dispute entre Aurore et sa marraine, celle-ci prenant finalement la fuite en s’envolant et brisant avec force un vitrail. La découverte des sous-sols du château de la reine Ingrith est également effroyable : on y voit une usine à armes mais surtout un nain, « Nabot », une fée à qui Ingrith a arraché les ailes, qui effectue toutes sortes d’expériences sur des créatures de la Lande kidnappées afin de déterminer quelle solution exterminera au plus vite les fées. De son côté, Maléfique devient le symbole de la lutte des fées pour retourner sur la terre d’où elles ont été chassées par les humains, comme Katniss qui devient la figure de la révolution dans Hunger Games. Leurs point communs ? Les deux personnages sont symbolisés par un animal ailé et par le feu : un phoenix qui renaît de ses cendres pour Maléfique et un geai moqueur pour Katniss, surnommée « la Fille du Feu ».

La révolution se prépare chez les fées, recluses dans un lieu secret après avoir été chassées de leurs terres. Maléfique croyait être la dernière fée sur terre avant d’être sauvée par leur leader, Conall, lorsqu’elle se fait attaquer en quittant le château de la reine Ingrith. © Walt Disney Studios

Mais, surtout, on y trouve un parallèle avec d’autres moments sombres des films de Disney, notamment dans Blanche-Neige et les Sept Nains. Dans Maléfique : Le Pouvoir du Mal, le coin de forêt où les fées enterrent leurs morts est profané par les humains qui viennent y dérober des fleurs de fées pour créer leur potion létale. Autrefois éclairé par la lueur orangée de ces fleurs, l’endroit devient morne et littéralement sombre, dépouillé de sa splendeur. Blanche-Neige et les Sept Nains aussi présente une forêt comme terre des morts et terre souillée. Lorsque Blanche-Neige s’enfuit dans la forêt après que le chasseur qui devait ramener son cœur à la méchante reine l’ait épargnée, elle est victime d’hallucinations en voyant autour d’elle les arbres biscornus se transformer en des créatures effrayantes et agressives. C’est aussi dans la forêt où elle habite désormais que la reine-sorcière, changée en vieille femme, lui offre la pomme empoisonnée. Et c’est dans une clairière au milieu des bois, sous le sort du sommeil de mort éternel, que son corps est entreposé dans un cercueil de verre durant plusieurs saisons. On retrouve également le sous-sol du château transformé en laboratoire d’expériences lugubre dans ce film d’animation, où la méchante reine concocte une potion pour se transformer en vieille femme. Maléfique : Le Pouvoir du mal est ainsi empli de clins d’œil à d’autres films et de parallèles avec la réalité, mais dans une ambiance indéniablement sombre. Le “pouvoir du mal”, mais surtout le pouvoir de faire d’un film Disney une œuvre engagée.

Emeraude Monnier

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