UN ART INCLUSIF

Pourquoi se contenter d’apprécier l’art seulement dans les musées? L’association Orange Rouge défie les clichés sociaux qui font de l’art un pur objet contemplatif afin de montrer comment il peut devenir un outil pédagogique. 

Pour Giorgia Cavinati, chargée de coordination et développement au sein de Orange Rouge, l’absence d’un suivi pour les handicapés dans les écoles pose un problème important. Comment peut-on combler ce vide? L’association Orange Rouge promeut un moyen alternatif et efficient: la production artistique. L’inhabituel échange entre des adolescents en situation de handicap et des artistes mène à la création d’un projet culturel qui les met en lumière et donne visibilité à leur travail.

Un système structurellement handicapé 

Depuis 2006, près de 2750 adolescents en situation de handicap et 134 artistes contemporains ont collaboré au sein d’Orange Rouge pour créer 137 œuvres, exposées dans 11 lieux d’art contemporain. Le suivi d’accompagnement fournit par l’association constitue un dispositif essentiel pour ces jeunes. Dans son dernier rapport publié le 25 juillet 2022, la médiatrice de l’Education nationale pointe des difficultés persistantes dans la scolarisation des enfants handicapés, dont le manque d’accompagnants. La Défenseure des droits déplore que le système scolaire demande trop souvent aux enfants invalides de s’adapter et que la qualité de l’accompagnement ne réponde pas toujours à leurs besoins. “C’est un public fragile, on retrouve des situations assez précaire donc le projet s’adresse particulièrement à eux”  explique Giorgia concernant les bénéficiaires du projet. 

Démarginaliser en faveur de l’intégration

Personnaliser un suivi et l’adapter à chaque individu reste une question très délicate qui ne peut malheureusement pas être assurée par l’Etat. Le système éducatif montre à quel point  des thématiques comme l’inclusion, l’acceptation de la diversité, le harcèlement scolaire sont encore au cœur de débats actuels. L’Association diffuse un message de solidarité et d’intégration en favorisant la communication et la découverte. “Le potentiel de chaque enfant est mis en valeur à travers l’exposition annuelle dans les centres d’art contemporain, mais aussi dans les collèges” nous confirme Giorgia. La personnalisation de chaque travail a plusieurs bénéfices: elle favorise l’estime de soi et défie les barrières de la diversité. Au delà d’être des personnes avec des handicaps, ils sont des artistes. Au niveau familial, le projet a comme but de développer aussi la fierté parentale, échanger avec d’autres familles et donc créer un réseau de connaissances, toujours utile en cas de difficulté. 

L’art rencontre le handicap

Corinne Bigarde, artiste plasticienne, fonde l’association Orange Rouge en 2006. Son objectif? Créer une œuvre collective qui puisse favoriser la rencontre insolite entre le monde de l’art et la réalité sociale des jeunes handicapés. L’association obtient vite des reconnaissances: lauréate du Prix Spécial du Jury de la Ville de Paris pour son action « Handicap & Créations », elle est agréée Jeunesse et Education Populaire. Ses projets artistiques sont à destination des collégiens et collégiennes scolarisé.es en dispositif ULIS (unité localisée pour inclusion). “Les élèves orientés en Ulis sont ceux qui, en plus des aménagements et adaptations pédagogiques et des mesures de compensation mis en œuvre par les équipes éducatives, nécessitent un enseignement adapté dans le cadre de regroupements” déclare la loi effective à compter du 1er septembre 2015. Ils permettent à des gens en difficulté, qui ont des handicaps, des troubles psychiques ou physiques de sortir de la classe pendant les heures de cours et participer à des activités artistiques ou visiter certains musées. “C’est un accompagnement spécial fait sur mesure qui bouscule les codes artistiques” confirme Giorgia.  

29 novembre 2022: découverte du travail de l’artiste Gabriel Moraes Aquino dans le collège Denecourt à Bois-le-Roi, en Seine et Marne. ©Account Instagram @orangerouge_

Une œuvre tangible et réelle

L’association travaille surtout en Seine-et-Marne, Vincennes, Saint-Denis et à Paris et chaque année elle propose un projet. La directrice invite un commissaire d’exposition et ensemble ils sélectionnent 20 artistes. Ces derniers rencontrent ensuite les enseignants et les jeunes et décident ensemble le sujet du projet. Comme leur site le souligne, le projet se déroule entre janvier et juin. Il s’agit de 50 heures d’atelier, 30 au collège, 10 heures de sorties culturelles et 10 heures de post-production où les élèves finalisent leur œuvre. Les sorties ont lieu dans des institutions, dans des musées ou cinémas. “La ferme des Lilas est une destination qui nous sert d’exemple. Etant spécialisée dans la teinture végétale, elle propose un atelier de peinture sur des fils de laine qui permettent aux jeunes adolescents de se familiariser avec cette pratique”, affirme Giorgia. À la fin de la saison, le binôme directrice-commissaire crée une exposition de clôture. Le but est de rassembler toutes les oeuvres afin que tout le monde puisse venir voir cette pièce finale. 

Exposition réalisée par les élèves en dispositif ULIS du collège Georges Banque, Paris 13. En collaboration avec l’artiste Maxence Chevrau, ils ont présenté leurs œuvres dans le cadre du projet Orange Rouge 2021-2022. ©Account Instagram @orangerouge_

La conception cognitive de l’art

L’art et le handicap sont deux mondes qui apparemment ne présentent aucun éléments en commun. Entre les différentes conceptions philosophiques de l’art, nous retrouvons une conception  esthétique et une conception cognitive. Comme A. Pelacchia et R. Gagnayre l’expliquent dans l’étude “Entre cognition et émotion: les potentialités de l’art dans l’éducation thérapeutique”, la première s’oppose à la deuxième: dans l’expérience esthétique l’œuvre artistique est forcement liée à une sensation de plaisir immédiat plutôt que de compréhension intellectuelle. “La dimension émotionnelle liée aux codes artistiques a pris sa place dans les pratiques pédagogiques” démontrentles auteurs.“Cette notion comprend: la connaissance et la maîtrise de ses émotions, l’automotivation, la perception des émotions d’autrui et maîtrise des relations humaines”. L’association Orange Rouge partage ces mêmes objectifs.

Les bénéfices de l’interdisciplinarité de l’art

“Ce travail collectif permet de consolider les savoirs de base comme la lecture, l’écriture ou l’expression à l’oral, il favorise la socialisation et la créativité à travers le développement d’esprit de groupe, mais aide aussi à la prise de conscience de sa propre personnalité”, explique Giorgia sur les résultats du programme. L’interdisciplinarité de l’art devient l’élément catalyseur de ce projet. Cet échange permet un enrichissement pas seulement pour les jeunes handicapés, mais aussi pour les artistes. La création du projet Orange Rouge promeut la pratique artistique auprès  de différents publics, favorise le partage et développe une expérience nouvelle et originale. La dimension humaine est très présente: la gratification personnelle ne se traduit pas dans la production d’une œuvre objectivement belle qui répondrait à des canons esthétiques, mais dans la réussite et l’épanouissement personnel face à un obstacle comme un handicap. 

Greta Guerini

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