Photographie et anthropologie : regards croisés

Dans son exposition la plus récente « Instants de vies. Béni Abbès. », Chahinaz Benahmed tisse un lien entre la photographie et la socio-anthropologie, s’imprégnant ainsi d’un environnement pour à la fois le comprendre, le faire comprendre et le mettre en valeur.

© Chahinaz Benahmed

Il y a quelque chose de particulièrement attachant chez elle. Ses yeux souriants et son regard étincelant dégagent une passion quand elle parle de son métier, la photographie, et de son parcours de socio-anthropologue. Elle découvre un courant de photographie qui s’intéresse particulièrement à l’être humain : « J’ai toujours été fascinée par le travail des photographes humanistes comme Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson ». Chahinaz Benahmed décide de marcher sur leurs pas et d’aller « à la rencontre de l’autre ». Tout comme elle, une forme de tendresse et d’innocence émanent de ses clichés, caractéristiques de la photographie humaniste. Elle présente une documentation sur la vie quotidienne des habitants de Béni Abbès tout en jetant un regard bienveillant sur les sujets représentés. Se crée ainsi une rencontre entre l’informationnel et l’émotionnel.  

L’alliance entre la photographie et l’anthropologie

Pour certains, la photographie est restreinte à sa fonction illustrative tandis que pour d’autres, elle représente un outil de savoir important. En effet, de nombreuses collaborations sont nées entre photographes et anthropologues. Chahinaz Benahmed, elle, unit l’aspect informatif des sciences sociales et l’aspect artistique de la photographie. Cette alliance prend forme dans une exposition qu’elle présente au Centre Culturel Algérien à Paris. Dans le cadre de son stage en licence d’anthropologie, la jeune socio-anthropologue réalise un projet de type documentaire photo à Béni Abbès au sud-ouest de l’Algérie : « Mon objectif était de mettre en lumière la diversité culturelle et ethnique de l’Algérie ». Images et textes permettent de former une réflexion loin des stéréotypes, créant ainsi un récit intéressant qui décrit l’environnement dans lequel ces personnes vivent. « Il y a une démarche d’anthropologue pour montrer qui sont ces personnes et quel est leur environnement », explique Chahinaz Benahmed. L’observateur témoigne d’une certaine harmonie épistémologique entre la photographie et l’anthropologie dans laquelle le visuel est au cœur de la recherche.

Une œuvre narrative

En plus de leur intensité, les images ont un pouvoir narratif et représentent l’ensemble des angles construisant le monde que l’on observe. Elles ont une force qui permet de décrire le sujet et son environnement d’une manière extrêmement précise, créant un effet d’authenticité incomparable. Cependant, le rôle du photographe à donner du sens à ces images est primordial dans l’exposition. « Instants de vies. Béni Abbès » englobe une variété de photographies qui montrent à la fois le quotidien des habitants de la région et leur environnement. « J’ai souhaité mettre en valeur certains modes de vies et de savoir-faire ancestraux… J’ai également sélectionné des photos pour leur esthétisme et puis d’autres photos que j’affectionne énormément », précise Chahinaz Benahmed.

De plus, un intérêt artistique et anthropologique se trouve derrière ce projet ; une photo d’Addou, le guide de la jeune socio-anthropologue, marchant sur la dune réunit les deux approches : « Je souhaitais montrer comment un Saharien s’approprie son espace. Sur le plan esthétique, il y a un côté mystérieux, presque énigmatique, à l’ombre qui cachait son visage ».

Au-delà des mots

A travers ses photos, la socio-anthropologue trouve un moyen d’expression peut-être plus complexe que le langage, ouvrant ainsi un champ d’interprétation significatif au spectateur. N’est-ce pas le rôle d’une œuvre d’art de susciter des émotions particulières et de donner lieu à des pensées qui excèdent les non-dits ? « Mon plus grand rêve est de présenter une exposition qui suscite des émotions à ceux qui la contemplent ».  C’est également dans ce sens que l’anthropologie visuelle allie science et art.

L’anthropologie visuelle : une manière de faire

La singularité de cette étude réside non seulement dans la combinaison des méthodes d’enquête anthropologique et de la documentation photographique, mais aussi dans la manière dont les résultats sont diffusés. Le spectateur devient témoin des échanges réalisés entre l’enquêteur et le sujet. Sur un texte accompagnant la photo d’une femme en train de préparer un couscous, la jeune photographe raconte sa rencontre avec elle : « Nous étions chez elle en présence de son mari qui était assis à gauche avec Addou… Elle m’a dit de ne pas prendre son visage car son mari ne souhaitait pas qu’il soit visible sur les photos ». Le processus de la prise en photo joue ainsi un rôle essentiel, le plus important n’étant plus de montrer seulement le résultat final. « C’est important de montrer la manière dont la photo a été prise car l’observateur ne la connaît pas. La photo est la cible finale mais le processus est important à montrer ». Ce mécanisme propre à l’anthropologie visuelle met en lumière la relation entre le photographe, le sujet et le spectateur.

La relation entre l’observateur et l’observé

Comment s’y prendre quand on se retrouve face à son sujet ? Une question essentielle qui se trouve au centre de la méthodologie d’enquête d’un anthropologue et qui va exercer une influence directe sur ses clichés. Les images doivent être pertinentes et faire sens au niveau ethnographique. Une prise de contact avec les interlocuteurs est indispensable, qu’elle soit formelle ou informelle. Chahinaz Benahmed affirme que sa démarche dans un projet à long terme comme celui-ci diffère d’un projet de photographies de rue où elle ne connaît pas les personnes.

Etablir des liens de confiance est un point clé pour la photographe, et dans une région telle que Béni Abbès, c’était important pour elle de rassurer les sujets photographiés. Cela aboutirait à une meilleure compréhension de l’environnement social des observés. Pour Benahmed, c’est une question de respect. Lors de son séjour à la région saharienne, son guide l’a fait entrer dans un endroit où des femmes préparaient du couscous. « J’avais la permission de prendre des photos mais j’ai choisi de ne pas le faire… J’ai senti que je n’étais pas la bienvenue et qu’elles ne voulaient pas de moi là-bas, lance-t-elle. La prochaine fois, j’essaierai de me faire accepter par ces femmes-là ».

L’effet miroir

Quand il s’agit de photographier une personne, une question émerge, celle de la construction d’une image de soi à travers la représentation de l’autre. Car la photographie reflète le lien entre l’observateur et l’observé. Chahinaz Benahmed se considère comme une « anthropologue de l’âme ». Pour elle, son rôle dépasse celui de l’observateur, car elle ajoute du cœur à son projet. Elle cherche à s’adapter à ses sujets afin de les mettre à l’aise, « sinon, ce ne seraient pas de belles photos ».

La pluralité des méthodes dans l’anthropologie est un moteur de créativité qui invite la discipline à prendre en compte d’autres manières de considérer la recherche. Grâce à ses clichés, Chahinaz Benahmed nous raconte le quotidien des habitants de Béni Abbès tout en laissant place à notre propre interprétation, « c’est ce qui est formidable avec l’art ».

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