« Avoir les yeux grands ouverts »

Il a cru pouvoir changer, améliorer et rendre le monde meilleur. Albert Kahn, banquier profondément humaniste, dilapide toute sa fortune dans une utopie naïve.

« Albert Kahn était petit, rondelet, roux, avec un soi disant regard de braise ». C’est avec ces mots que commence le podcast France Culture Albert Kahn, rêver d’un monde nouveau, réalisé par Martine Abat et Diphy Mariani.

Kahn vient d’Alsace, d’une famille juive de maquignons et bouchers. Il suit son père sur les marchés aux bestiaux et apprend à négocier de façon âpre, mais aussi douce. Quand il a 10 ans, la guerre franco-prussienne (1870-1871) éclate. La France perd l’Alsace et la Lorraine et Kahn se retrouve orphelin de sa patrie. Parmi les 15 000 juifs de l’Alsace-Lorraine qui ont choisi de s’installer en France, il y a Kahn. Il arrive à Paris à l’age de 16 ans. Il travaille d’abord chez un fourreur, avant d’entrer à la banque des frères Edmond et Charles Goudchaux. En parallèle, il reprend ses études interrompues. Henri Bergson (1859-1941), alors étudiant à l’Ecole normale supérieure, devient son précepteur.

Entre 1889 et 1893, il fait fortune sur les diamants et or d’Afrique du Sud. Puis, en 1898, à l’age de 38 ans, il fonde sa propre banque. Il devient un des hommes les plus riches du début du 20e siècle. Et enfin, « vers 1908, il décide de dilapider sa fortune dans des actions purement philanthropiques, humanistes et non-rentables » raconte Adrien Genoudet, chercheur en histoire visuelle.

Comme il le confie dans une lettre à son ami Henri Bergson, Kahn n’est pas heureux : « Cela va assez bien, en général, pour ce qui concerne les affaires, mais, vous le savez, ce n’est pas mon idéal. Aussi, ne serai-je heureux que le jour où je pourrai alterner mes occupations ? » L’ « idéal » de Kahn est le pacifisme : « pour lui, le pacifisme passe par la reconnaissance mutuelle des peuples et l’entraide internationale » explique Delphine Allanic, documentaliste au Musée Albert Kahn.

Une bourse Autour du monde

En Mai 1898, la même année et le même mois que la création de sa banque, il donne de l’argent à l’université de Paris pour créer une bourse Autour du monde. Ainsi, il offre la possibilité à des étudiants agrégés et futurs professeurs de voyager gratuitement autour du monde. Kahn écrit : « Il m’a parut que nos jeunes agrégés rentraient comme professeur dans les lycées sans avoir pu, dans l’intervalle, prendre réellement contact avec la vie. Plus il y aurait des expériences intelligentes derrière la leçon qu’ils donnent, plus cette leçon aurait des prises sur ceux qu’ils l’écoutent. C’est cette expérience que les voyages pourront donner, sous une forme intensive. » Kahn demande « qu’une chose, c’est d’avoir les yeux grands ouverts ». Il investit son argent sur des personnes dont il n’attend rien en retour, « si ce n’est de construire une France nouvelle et un monde nouveau » ajoute Delphine Allanic.

Sur 33 ans, entre 1898 et 1931,147 hommes et femmes docteurs, agrégé.e.s d’université et ancien.ne.s élèves de grandes écoles de France bénéficient de ces bourses. S’ajoutent aussi des bourses offertes à des étrangers. Ils doivent partir voir le monde, le ramener dans les salles de classe et transmettre le « monde qui disparaît » et le « monde à naître ».

Albert Kahn s’embarque dans une aventure

« Je vais vous emmener, prochainement, faire un très grand voyage. Allez dans les magasins. Équipez vous en vêtements. Prenez deux jours de congés pour aller embrasser vos parents car nous partons pour le Japon, en effectuant un tour du monde. » Le 13 Novembre 1908, Albert Kahn s’embarque, accompagné de son fondé de pouvoir, Maurice Lévy, et de son chauffeur mécanicien, Alfred Dutertre. Ils partent avec un vérascope Jules Richard, une caméra Pathé, plusieurs milliers de mètres de pellicules et des disques de cire pour enregistrer la voix.

Adrien Genoudet retrace le chemin du voyage : « Ils embarquent à Cherbourg (Normandie), jusqu’à New York. De New York, ils sont allés voir les chutes du Niagara. Ils sont allés à Chicago. Ils empruntent un train pour San Francisco. Ils traversent le pacifique en s’arrêtant à Honolulu. Ils arrivent au Japon. Ils traversent la mer de Chine pour aller à Shanghai et remontent le fleuve jaune pour arriver à Pékin. » Dutertre commence à photographier dès les premiers moments du voyage. Le temps qui s’écoule et le climat qui change se voient sur ses photos : « Ils partent en hiver. Quand ils arrivent à San Francisco, il fait très chaud. » reprend-il.

Le journal tenu par le jeune chauffeur, conservé au musée Albert Kahn, nous permet d’entendre Kahn et ses ordres : « Kahn demande de photographier tout ce qu’il voit, la vie, le mouvement de la vie, l’intensité de la vie ». Khan est passionné par la vie. Il dit qu’ « il faut aller saisir la vie partout là où elle est, partout dans la rue. » et veut que l’on photographie la quotidienneté de l’existant. Grace à ce travail, des témoignages sont capturés, tel que les migrants sur les bateaux entre le Havre et New York. Genoudet raconte : « Alfred Dutertre monte sur le pont, photographie à la fois l’embrun, les vagues, l’orage, mais aussi les personnes qui sont par centaines, tassées sur le pont et qui migrent. » Un geste documentaire naît avec les photos.

Les Archives de la planète

Dans la foulée de son voyage, il décide de monter un projet de captation d’image, en couleur avec l’autochrome et en mouvement avec le film. L’objectif des Archives de la planète est « d’établir comme un dossier de l’humanité pris en pleine vie, au commencement du 20e siècle » explique Kahn.

Les Archives de la planète sont une collection de plaques photographiques sur verre et de films. Aujourd’hui, le musée conserve 72 000 plaques autochromes, 6 000 plaques stéréoscopiques et 183 000 mètres de films. Au total, 71 pays y sont représentés.

© Auguste Léon / En Egypte, entre janvier et février 1914. Un marchand d’oranges à Louksor. Collection Archives de la Planète – Musée Albert Kahn.
© Roger Dumas / Au Japon, entre 1926-1927. Le Mont Fuji vu du lac Shôji. Collection Archives de la Planète – Musée Albert Kahn.
© J. Bruhnes, A. Léon et G. Chevalier / En 1916, dans les provinces françaises. Un char de foin attelé de deux vaches, race d’Aubrac. Collection Archives de la Planète – Musée Albert Kahn
© Stéphane Passet / En 1914, à Uttar Pradesh, en Inde. Un groupe de femmes. Collection Archives de la Planète – Musée Albert Kahn.

Pour capturer un simple coucher de soleil en Perse, « il faut y aller la veille pour voir à quoi ressemble la lumière, il faut faire un test, il faut voir si ça fonctionne, il faut remonter le lendemain avec le matériel, il faut dormir sur place. Ça, pour une seule image. » explique Genoudet. « Donc quand on en ramène 72 000… Après, ces images doivent faire le chemin inverse. Il faut qu’elles reprennent les bateaux et la voiture pour revenir à Boulogne. » Ces petites plaques de verre ont pris beaucoup de temps pour nous parvenir.

Albert Kahn est un très grand rêveur. Il est épris profondément d’un idéal certain. Cependant, il y a quelque chose de particulier chez lui : il est dans la crainte d’une fin prochaine, de la disparation et de la catastrophe.

Un idéal traversé d’un regard noir

Le paradoxe. Kahn est un capitaliste. Il va sur les lieux où le capitalisme s’encre et où la société industrielle est en train de changer les villes, les campagnes et le visage du monde. Mais, il sent que à force d’exploiter la vie, les paysages et les hommes, il va y avoir un effet de changement radical. Kahn est lui-même acteur direct de ces bouleversements et changements. Il en a conscience. Ce sentiment de disparition va lui être un désir de saisir et capter le monde à un instant t avant que tout change pour de bon. Peut-être que tout ce travail d’offre par la philanthropie et par ses images est une manière de se racheter.

La première guerre mondiale éclate et Kahn écrit : « Les générations futures se demanderont avec stupéfaction comment une catastrophe comme celle d’aujourd’hui a pu se produire, englobant toutes les grandes nations. Comment une grande portion de la richesse de la Terre a pu être anéantit ? Et le monde entier enveloppé d’un vaste système de mensonges, de corruptions et de trahisons sans que personne l’ai prévu, ni même vu ? Mais ces générations ne pardonneraient pas que rien ne fut tenter pour éviter dans l’avenir un pareil désastre. » La guerre est un tournant dans ses projets. Dans ses Archives de la planète, le sujet est primordial. Le regard est tourné vers l’effort de guerre et le désastre. Ce bouleversement va le pousser à agir : il va « instaurer un comité de secours national destiné à aider les populations les plus défavorisées » dit David-Sean Thomas, chargé d’exposition au Musée Albert-Kahn. Plus de 80 millions de repas auront été servis entre 1914 et 1919.

En 1918, il publie un manifeste en faveur de la prévention des conflits. Intitulé Des droits et devoirs des gouvernements, il est un recueil de pensées et de réflexions autour de la question de la guerre, de la paix et de « la nécessité d’organiser les sociétés autour du progrès et du pacifisme » ajoute David-Sean Thomas.

Kahn a une grande admiration pour le corps universitaire et intellectuel. Selon lui, les décisions politiques doivent être prises par des personnes rationnelles et objectives, en connaissance de cause. Ainsi, il fonde en 1916 Le comité national d’études sociales et politiques. Composé d’intellectuels français, le comité se réunit une fois par semaine, et ce, jusqu’en 1931, afin de discuter des plus chauds sujets de l’heure pour garantir la paix sociale.

Une forêt exprimant l’ « harmonie entre les peuples »

Albert Kahn crée Boulogne-Billancourt un jardin sur 4 hectares qui évoquent les 5 continents : « en se promenant, nous passons d’un pays à un autre » déclare Michel Farris, jardinier en chef du jardin du musée. Aspirant la paix et l’« harmonie entre les peuples », ce jardin est l’univers de Kahn : la forêt vosgienne, le jardin Japonais, un pays pour lequel il avait une forte admiration, et sa maison comme « son intimité puisque que personne n’y allait ». Il met à disposition des boursiers un des pavillons de sa propriété. Ils se réunissent à la Société autour du monde, qui est un bouillonnement culturel.

Tenant une revue de presse, tous les matins, Kahn découpe et compile des articles de journaux : « depuis cinq heures du matin, il dépouillait tous les journaux français, cochait les articles et soulignait l’événement du jour que nous discutions ensemble dans sa chambre où il nous réunissait à sept heures moins quart » raconte Paul Ducellier, un des journalistes qui travaillait pour Kahn dans une interview réalisée en 1979. L’imprimerie située à Boulogne même tournait jour et nuit. Les bulletins sont le condensé des pensées d’Albert Kahn. Ils ont pour vocation d’influencer tous l’esprit public.

Le retour à la réalité

Au moment de la crise de 1930, une catastrophe financière qui tombe sur la France après les Etats-Unis, il perd très rapidement la totalité de sa fortune. Dans un premier temps, il injecte ses ressources propres. Puis, il fait des emprunts. Finalement, il s’épuise à vouloir essayer de survivre à cette crise. La banque Kahn fait faillite à cette occasion. Les propriétés de Boulogne où il habite sont mis en vente et rachetés par le département des Hauts-de-Seine. Les meubles, les sculptures et les tableaux sont vendus. De 1936 à 1940, Kahn vivra à Boulogne car sa maison lui ai laissée mais d’après les témoignages, sa maison est vide : « il vit dans sa chambre sur un seul lit et avec quelques livres » raconte Genoudet. C’est un monde qui se termine. Peu de visites. Peu d’amis. Il meurt dans la nuit du 13 au 14 Novembre 1940. « Cette forme de dépouillement et de grande solitude dans laquelle il est plongé à la fin de sa vie peuvent faire penser qu’il n’avait plus toute sa tête. » ajoute t-il.

C’est un choc. Pour Kahn qui a déployé l’essentiel de sa fortune à essayer d’œuvrer pour la paix, cette première guerre est la démonstration de l’échec. Pour un homme optimiste comme lui, c’est un drame. Cependant, sans ce projet colossale, nous n’aurions pas accès visuellement à un monde qui a disparu.

photo de couverture : © Georges Chevalier / En 1914, Albert Kahn au balcon de sa banque, 102 rue de Richelieu, à Paris.

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