Raspoutine : l’homme et sa légende

Raspoutine est il une fiction ? Plus d’un siècle après son assassinat à Saint Pétersbourg, la légende de Raspoutine continue d’alimenter bien des fantasmes. Était-il une brute épaisse, crasseuse, et mal fagotée ? Un dandy, épris de sexe et d’alcool ? Un mage noir diabolique ?  Un paysan à la foi sincère, doué d’un don de guérisseur ? Peut être bien un peu de tout cela à la fois. 

Dans nos imaginaires collectif, – nourris par des archives, des documents apocryphes mais aussi d’importantes productions culturelles,- la Russie apparaît comme une terre superstitieuse, irrationnelle, incontrôlable. Nous aimons qu’elle nous fasse peur. La figure de Raspoutine a permis de forger une  légende qui colle à ces fantasmes. Son arrière-petite-fille, Laurence Huot-Solovieff, en parle encore avec émotion : « on a construit un diable », confie-t-elle au micro d’Anaïs Kien. De son vivant déjà, l’existence de Raspoutine était nimbé d’un épais halo de mystère. Sans doute parce qu’il a eu plusieurs vies, rappelle Alexandre Sumpf, historien et auteur de Raspoutine, aux éditions Perrin.

Né en 1869 à  Pokrovskoïe, Grigori Raspoutine a grandi dans cette Sibérie éloignée de la modernité, spirituelle, proche de la nature. Moujik (paysan) sans histoire, il est même sous la plume de Sumpf un puceau violent et alcoolique, que rien ne destine à une carrière à la cour impériale. À l’adolescence, il se fait Straanik. Vagabond solitaire, mage errant, il a battu la campagne pour pratiquer la foi et guérir d’abord les simples gens, puis les notables.

La maison natale de Raspoutine à Pokrovskoïe, Sibérie.

En 1892, âgé d’à peine 30 ans Grigori Raspoutine entre en religion. Sans éducation et sans jamais passer par la voie traditionnelle, il devient Startets, (maître spirituel orthodoxe) intermédiaire entre le ciel et la terre. En 1903, il prend le chemin de Saint Pétersbourg, puis du palais impérial. De salon en salon, il se rapproche des cercles intimes du pouvoir. Dans un contexte de déchristianisation massive et d’effervescence sociale en Russie, il impose son interprétation originale de la Bible. Sa vision populaire de la religion séduit, le personnage de Raspoutine est né. 

Pourtant, Raspoutine n’était au départ que le simple pion d’un jeu qui le dépassait. C’est un ami, le moine Iliodor, qui l’introduit d’abord auprès de la famille royale. Il espérait ainsi pouvoir garder le contrôle sur son protégé et faire valoir son agenda à la cour. Bien sûr, les choses ne se sont pas passées comme prévues. En 1906, Raspoutine est présenté au couple impérial, très inquiet de la santé du tsarévitch hémophile. Doté d’une certaine duplicité et d’une grande intelligence des situations, il parvient à se faire une place à la cour, en particulier auprès de la tsarine, épouse de Nicolas II. En proie a une exaltation religieuse et mystique elle est prête à tout pour sauver l’héritier du trône, et reçoit avec foi les conseils du Straanik. Mais l’étendue des pouvoirs supposés de Raspoutine, à l’origine de sa légende noire, reste floue. Il n’était sans doute ni un chaman, ni un magnétiseur, peut être pas même un  guérisseur. 

L’oracle au regard doux et impénétrable et dont la voix pouvait tant impressionner n’avait pas de pouvoir de guérisseur mais une puissance de suggestion. »

Ses yeux d’un gris d’acier, profondément enfoncés sous l’arcade sourcilière, lui confèrent ce que son arrière petite fille qualifie d’un « air grave ». Si son pouvoir de suggestion et sa force de conviction ne font aucun doute, sa liaison amoureuse avec la tsarine, elle, est de l’ordre de la légende. Son hyperactivité sexuelle, sa nymphomanie, son hétéromanie, sont elles aussi à nuancer. De même, « l’homme qui murmurait à l’oreille des Romanov » n’a en réalité exercé qu’une influence de second plan sur le pouvoir russe. Si ses conseils en matière ecclésiastiques ont donné lieu à la nomination de plusieurs procureurs religieux, il n’a jamais influencé la manière dont l’Église orthodoxe régissait la foi de ses fidèles. Sur le plan de la politique extérieure, là encore, le poids de ses conseils auprès de Nicolas II semble faible. À l’aube de la Première Guerre Mondiale, Raspoutine avait prudemment conseillé au tsar de ne pas entrer en guerre, une suggestion ignorée par le souverain.

Rasputin, The Mad Monk, U.S, 1965, reproduction interprétée par Christopher Lee et Barbara Shelley.

Les années 1912-1915 ont marqué un tournant dans l’existence de Grigori Raspoutine. Désordres sociaux, grèves, fusillades mettent le pays à feu et à sang. C’est dans ce contexte qu’un premier attentat à lieu contre sa personne, en 1914. Raspoutine se serait alors selon la légende adonné à une vie de débauche, faite de sexe et d’alcool. De plus en plus médiatisé, il devient la cible de nombreuses rumeurs et théories du complot – déjà, de la part de ses contemporains. Proche du peuple et de ses revendications, il devient l’ennemi juré de l’extrême droite. Avec la complicité du Duc Dimitri Pavlovitch, oncle du tsar, le prince Félix Yusupov, un antisémite notoire, met alors en marche un plan qu’il élabore depuis près de deux ans. Le 30 décembre 1916, Raspoutine est assassiné à Saint Pétersbourg.

Le cas Raspoutine est plus intéressant encore que sa personne. Il scelle l’effondrement d’un système. Il est d’ailleurs passionnant de voir que les crises d’autres régimes politiques d’apparence plus moderne passent présentement par les mêmes symptômes : qu’on pense à la Corée du Sud d’aujourd’hui. »

Symbole de la Russie paysanne et du crépuscule du tsarisme, Raspoutine incarne la dernière âme traditionnelle russe. Mais là encore, l’instrumentalisation politique de son personnage est prendre avec des pincettes. « Inusable modèle pour toutes les fictions », il fait désormais l’objet d’un mythe blanc. En 2011, un film de Gérard Depardieu peignait le portrait d’un homme authentique, proche du vrai peuple et de la vrai foi. Face à lui, Yussupov était décrit comme un inverti, symbole de l’occident dépravé, qui en tuant Raspoutine a tué l’autocratie, et la grandeur la Russie. Des thèses reprises aujourd’hui par des cercles proches du Kremlin.

Emma Lichtenstein

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :