Matoub, l’artiste qui « a fait trembler l’Algérie »

« Même si le corps se décompose, l’idée ne meurt pas. Même si tant d’étoiles se sont anéanties, le ciel ne s’anéantira jamais ». Matoub Lounes est mort pour ses idées, mais ces dernières demeurent immortelles. Sa voix raisonne dans les hauteurs de la Kabylie qui le pleure encore à ce jour.

Matoub est l’un des piliers de la chanson kabyle. Il est né en 1956 à Taourirt Moussa, une région située à Tizi Ouzou, au nord de l’Algérie. Connu pour son militantisme politique, l’artiste est presque vénéré par son public. Il allait à la rencontre des gens dans tous les villages de la Kabylie : « Dans une journée, il fait jusqu’à 20 villages » selon Akli D, un chanteur ayant collaboré avec lui. Sans quelconque organisation ou communication, il réussissait à regrouper des milliers de personnes dans les stades de sa ville.

Sous le régime du président Houari Boumédiène en 1968, l’usage de l’arabe est étendu à travers tous les systèmes algériens. L’Arabe remplace le Français dans l’éducation et celle-ci est la seule langue permise dans l’administration et les cours de justice. Par ailleurs, il était interdit d’utiliser le berbère (ou Tamazight), une langue parlée par des millions de personnes en Algérie. Matoub Lounès mène un combat contre ce système et défend son identité culturelle à travers ses chansons et poèmes.

L’art de la poésie occupe une place fondamentale dans la culture berbère. Matoub rédige des poèmes puis se met à les chanter. Malgré son échec scolaire, il réussit à se faire respecter par des milliers de personnes et est déjà considéré comme un artiste à l’âge de 16 ans. « Autrefois, c’étaient les femmes qui chantaient, les hommes ne chantaient pas mis à part dans les champs, » explique Akli D. Pour chanter, il fallait aller à Alger, un lieu dans lequel s’éveillait le Châabi, signifiant « populaire », un genre musical très connu en Algérie.

Les grands interprètes du Châabi comme M’hammed El Anka et Amar Ezzahi passent parfois des heures à chanter une seule chanson : « Elles durent parfois quatre à six heures » et elles étaient toutes improvisées. Le jeune poète apprend de ces grands maîtres de la chanson algéroise. Le mandole, principalement joué dans ce genre musical, est l’un des instruments clés de Matoub Lounès.

On oublie souvent la tendresse de ce grand poète car on pense plutôt à son engagement politique et à son assassinat. On néglige l’artiste, le génie. Parce que Matoub parle aussi de l’amour et de l’amitié. Il s’adresse à son amoureuse et lui dit « que les temps entre nous se déchaînent, jamais ils n’enterreront notre amour en ce monde ». Dans sa chanson « La maladie damné », il parle à son ami mort d’un cancer : « Ta maladie est amère, quiconque en souffre finira dans la tombe […] Ta mère, comment vais-je la consoler ? Comment vais-je la regarder ? Elle sait que tu es mon ami, que je t’aime comme mon frère ».

Le chevalier, Matoub, sauve la civilisation berbère. Jaquette de l’album « Atoualigh » de Matoub Lounès.

En 1980, la conférence de l’écrivain Mouloud Mammeri sur la poésie berbère ancienne est annulée. Cela conduit à des manifestations dans toute la région kabyle. Les évènements sont connus sous le nom du « printemps berbère ». En 1981, Matoub Lounes sort son disque « Atoualigh (Je vois) » et choisit d’illustrer la jaquette avec l’image d’une femme vêtue d’une robe kabyle traditionnelle. Elle tient un livre avec des inscriptions en Tamazight. Sur un cheval, Lounès vient sauver cette femme qui représente la civilisation berbère.

En effet, l’une des premières réclamations politiques de Matoub est la reconnaissance de l’identité berbère et l’officialisation de la langue Tamazight. Il participe à de nombreux évènements en Algérie et même en France. Grâce à son engagement pour la démocratie dans son pays natal, il sert de médiateur pour la diaspora algérienne qui habitait à l’étranger. À la suite de l’emprisonnement de Mohamed Haroun, un militant de la cause berbère, en 1976, le chanteur reprend le poème du prisonnier politique en s’adressant au président :

« Monsieur le Président,
C’est avec un cœur lourd que je m’adresse à vous
Ces quelques phrases d’un condamné
Etancheront peut-être la soif de certains individus opprimés
Je m’adresse à vous avec une langue empruntée
Pour vous dire, simplement et clairement, que l’Etat n’a jamais été la patrie
D’après Bakounine, c’est l’abstraction métaphysique, mystique, juridique, politique de la patrie
Les masses populaires de tous les pays, aiment profondément leur patrie
Mais c’est un amour réel, naturel, pas une idée : un fait
Et c’est pour cela que je me sens franchement le patriote de toutes les patries opprimées. »

Marche pour Matoub Lounès / ©Radio France

« Il [Matoub Lounès] a libéré la parole… tout le monde s’est mis à parler grâce à lui », dit Yalla Sediki, docteur en Lettres modernes. Il constituait ainsi une réelle menace pour le gouvernement. En 1994, il est enlevé par un groupe armé. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas d’explications sur qui étaient ces individus. Quand on a appris son enlèvement, les gens sont tous sortis dans les rues pour exiger sa libération. Plusieurs régions de l’Algérie ont témoigné ce jour-là un regroupement spectaculaire du peuple : plus de cent mille personnes sont sorties manifester. Le jeune interprète est libéré peu de temps après.

Matoub voyait « l’ombre de la mort planer au-dessus de sa tête ». Il quitte l’Algérie pour aller vivre en France mais ne se sent pas chez lui. « On ne peut pas condamner les gens qui sont partis. Quand on a peur, on a peur. Moi aussi je suis parti à un moment donné. Mais j’ai vu que je ne pouvais pas m’intégrer, je n’arrivais pas à me détacher de ma Kabylie, de mon public. Je me sens bien, c’est mon havre de paix, quoique c’est difficile… J’ai peur, il y a la peur au quotidien ». Suite à son retour en Algérie en 1998, Matoub est assassiné.

Cela fait plus de 24 ans que le symbole de toute une génération est décédé. Mais ses paroles demeurent vivantes dans les bouches de la Kabylie entière. Ses portraits ornent des centaines de rues de Tizi-Ouzou et Béjaïa. Ses chansons sont écoutées à bord des bus de transport qu’on prend quotidiennement dans ces régions. Sa sœur, Malika, avait bien raison : « Ils ne le tueront jamais, il restera gravé dans les mémoires des gens ».

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :