« Tout est lié à cette première vocation qui a été brisée »

Interprète et compositeur hors pair, Gainsbourg est l’un des artistes français les plus reconnus. Mais peu savent qu’il est passé de la peinture à la chanson. Retour sur le drame de sa vie.

À ses débuts, Serge Gainsbourg métabolise rapidement la musique. Mais cette facilité à créer, ce sens poussé de l’esthétisme, d’où viennent-ils ? Sans doute de sa carrière antérieure, celle de peintre. La Javanaise, Couleur Café, La chanson de Prévert, ont toutes en commun des sous-textes presque iconographiques : Gainsbourg qui écrit des chansons, c’est Gainsbourg qui créé des images. Sa carrière de peintre a fortement influencé son travail d’écriture, comme en témoigne l’écrivain Patrice Delbourg dans le podcast Les Passions de Serge Gainsbourg : «Si on veut parler des mots, si on veut parler d’écriture, je pense que tout est lié à cette première vocation qui a été brisée, qui a été atomisée. On ne sait pourquoi, puisqu’il a brulé toutes ses toiles. Gainsbourg arrive à la chanson à 30 ans […] et il a derrière une autre carrière, une autre vie. Donc toute l’écriture de Gainsbourg, tous les mots de Gainsbourg, sont en creux par rapport à cette douleur entêtante, cette douleur qui l’a broyé

Ce qui est étonnant, c’est qu’il n’a jamais eu de véritable attrait pour la chanson, il la méprisait presque. Elle était pour lui un art mineur, et pour en faire, Gainsbourg avait dû mettre un masque qui lui collait tellement à la peau qu’il n’arrivait plus à le retirer. Lors d’une interview audible au sein du podcast de France Culture précédemment évoqué, il dit même avoir toujours préféré la peinture :

« – Vous avez en qualité d’artiste d’autres espoirs, d’autres goûts. Vous avez dit que peut-être vous préféreriez la peinture à la musique.
– Oui c’est vrai, c’est pas peut-être, c’est la vérité.
– Pourquoi ?
– Parce que. Dans le domaine de la peinture que j’ai pratiqué pendant une quinzaine d’années, et bien il n’y a pas de concessions, pas besoin de contact. »

Dans la musique, Gainsbourg avait l’impression de devoir faire des efforts. Pour faire du pognon, comme il disait. Mais il y avait malgré tout quelque chose de l’ordre de la revanche dans sa carrière. Parfois, lorsqu’on lui disait que ses textes étaient futiles et perdaient de leur importance face à la mélodie, il répondait : « Pour la peinture je veux bien être incompris mais pas pour la chanson ». Mais pourquoi Gainsbourg n’a-t-il pas été reconnu en tant que peintre ? Que s’est-il passé ?

Pour comprendre, il faut remonter aux origines. Né le 2 avril 1928, de son vrai nom Lucien Ginsburg, il est introduit à l’art par son père. Ce dernier l’inscrit dès l’âge de 12 ans à l’Académie de peinture de Montmartre. Doué, il apprend auprès de l’artiste cubiste André Lhote ou même de Fernand Léger. Ginsbourg passe son temps à peindre, principalement des natures mortes et des scènes de vie quotidienne. A 17 ans, il finit par s’inscrire comme élève libre à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts, dans un atelier préparatoire d’architecture.

Lucien Ginsbourg, connu sous le nom de Serge Gainsbourg, avec des amis artistes.

Seulement, Lucien Ginsburg manque d’originalité. Il n’a rien à dire, rien à transmettre. Admiratif de Bonnard et de Courbet, il est emprisonné dans une volonté d’atteindre cette perfection qu’il ne retrouve pas dans l’art abstrait alors en vogue. Complexé, dépourvu de la moindre confiance en son travail, et terrifié par l’échec, il en vient même à refuser une exposition dans la galerie de Pierre Loeb à Paris.

Tout ça l’amène au tournant de l’année 1958. Ginsbourg décide de brûler la majorité de ses toiles, qui partent en fumée en même temps que son rêve d’être peintre. Tournant définitivement le dos à sa passion, il choisit le pseudonyme Serge Gainsbourg, en référence au peintre Thomas Gainsborough. Le reste appartient à l’histoire. Plus tard en 1973, lors d’un entretien avec Michel Lancelot, il se confia sur ce désir de destruction : « J’étais en évolution, je ne m’étais pas trouvé; c’est pour cela que l’on ne peut pas parler de peintre raté »

Désormais dans des collections privées, notamment dans la famille du chanteur, les cinq peintures rescapées—dont une qui appartiendrait à Jane Birkin—ne sont pas présentées au public. Mais le 19 novembre 2021, il y a presque 1 an, une des très rares toiles encore existantes de Gainsbourg a été adjugée 105 000 euros, à la surprise générale.

Lucien Ginsburg enfant jouant dans un square, sur une allée de sable, avec sa sœur jumelle Liliane © Drouot

Sans titre, l’huile sur toile réalisée entre 1950 et 1953 était la pièce maîtresse de centaines d’objets personnels de Juliette Gréco dispersés aux enchères à l’Hôtel Drouot. Figure emblématique de la chanson française, cette dernière a été l’interprète de nombreux auteurs, dont Serge Gainsbourg qui lui aurait remis cette œuvre en 1959. Un grand amateur d’art français, dont l’identité est encore inconnue à ce jour, aurait déboursé le double de l’estimation haute pour l’acquérir. Finalement, 30 ans après sa mort, Gainsbourg est parvenu à devenir peintre, sans même pouvoir en attester.

Lucie CHIQUER

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