Leviathan : effroi en haute mer

En immersion dans le milieu de la pêche industrielle d’Amérique du Nord, ce film expérimental suit un chalutier de la flotte de New Beford, ancienne capitale mondiale de la pêche à la baleine. Marquant, choquant, frappant : ce documentaire l’est, c’est certain. Mais est-ce suffisant ?

Une sensation de nausées. Telle est la réaction corporelle initiale face aux images créées par Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel. Tous les deux anthropologue et artiste vidéo, ils décident de réaliser en 2012 un documentaire franco-britannico-américain, Leviathan. Le spectateur est de suite embarqué contre son gré dans le quotidien d’un chalutier qui, de jour comme de nuit, pêche les animaux de la mer et en recrache les restes sanglants sous l’œil des goélands affamés. Dans un flot d’images sidérantes, Leviathan témoigne de l’affrontement qui engage l’homme, la nature et la machine. Les pêcheurs sont déshumanisés, tandis que le bateau prend vie, tel un monstre des mers.

Tourné à l’aide d’une douzaine de caméras Go-Pro fixées sur aux cordages du bateau ou jetées à la mer, ballottées au gré du vent et des vagues, sanglées aux corps des pêcheurs, ce documentaire nous avertit des menaces de la pêche intensive. Gommant tous repères, les deux réalisateurs nous emmène au bout du monde, dans les fonds océaniques abyssaux. Il y fait froid, sombre, humide.

Mais Leviathan repousse les limites du filmable : le spectateur se trouve plongé dans une expérience de panique, désorientante et totalisante. Visuellement très puissante, cette œuvre a été primée au Festival international du film de Locarno 2012 et au Festival international du film documentaire de Copenhague. Un film radical qui prend aux tripes, certes. Mais ce voyeurisme justifie-t-il la création artistique ? Le mot « expérimental » est-il employé ici pour justifier un vide scénaristique ?

« Nous [Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel] ne savions pas quel film nous allions faire. Nous ne le savons jamais. Nous avons beaucoup d’idées, mais celles qui se concrétiseront naîtront de notre expérience du monde, à travers nous-mêmes et à travers nos caméras. »

Un cadavre gisant sur le pont du chalutier, l’une des nombreuses images effroyables de Leviathan © Arrête ton cinéma

Envie de s’immerger au milieu d’un océan furieux et lugubre pendant une heure et demie ? Alors il ne faut pas chercher plus loin. Visuellement exceptionnel, Leviathan n’en reste pas moins brutal et violent. Les réalisateurs capturent des images qui semblent aléatoires : il n’y a pas de dialogue, pas de partition musicale, pas d’intrigue, pas de commentaire, rien. Juste des vibrations océaniques, des visuels terrifiants, des sons indéchiffrables. Même Lucien Castaing-Taylor semble insinué qu’il y a peu de réflexion derrière sa création, lorsqu’il explique que « Nous [lui et Verena Paravel] ne savions pas quel film nous allions faire. Nous ne le savons jamais. Nous avons beaucoup d’idées, mais celles qui se concrétiseront naîtront de notre expérience du monde, à travers nous-mêmes et à travers nos caméras. » En résulte une expérience sensorielle claustrophobe, hallucinatoire et écrasante.

L’œuvre finale est distrayante, peu engageante, et pas vraiment informative. La volonté est certes de créer une expérience audiovisuelle, mais il faut aller plus loin avec ce genre de documentaire composé d’aucune structure narrative conventionnelle. C’est la différence entre faire quelque chose parce que c’est différent, et faire quelque chose parce que le résultat peut être intéressant. Ici, le film est tellement expérimental qu’il aurait finalement plus sa place dans un musée d’art contemporain que dans une salle de cinéma.

Lucie Chiquer

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