Soigner des maux par des mots

Du « Jour de la Race » en Amérique Latine au Valle de los Caídos en Espagne : les populations semblent vouloir s’emparer des mots pour reconstruire la mémoire des vaincus. Retour sur des mobilisations actives.

Après les luttes successives des peuples et les tentatives de réformes des divers partis politiques, les langues se délient et un mot d’ordre commun se dégage : que justice soit faite ! Le devoir de mémoire se fait de plus en plus obligatoire. De l’Espagne à l’Amérique du Sud, les processus de nouvelles dénominations sont au centre des débats.

Du « Jour de la race » à l’exaltation du multiculturalisme

Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb et sa flotte accostaient le rivage du continent Sud-américain et entamait sa conquête. Des siècles plus tard, le ministre Faustino Rodriguez San Pedro songeait à la création d’une fête nationale qui célébrerait la rencontre entre les peuples indigènes et les colonisateurs espagnols. « Le Jour de la Race » devient ensuite « Le Jour de l’Hispanité » en 1958 par un décret de la présidence franquiste.

Cette célébration, louant la création d’une identité hispano-américaine, n’est pas reçue de la même manière par tout le monde. Lorsqu’en Occident on célèbre le rayonnement de la langue espagnole et son influence culturelle, de l’autre côté de l’océan on n’y voit que l’exaltation de l’invasion. En 2020, de nombreuses manifestations ont eu lieu partout en Amérique Latine pour remettre en cause cette aberration historique.

©Euronews

A Mexico, la statue de Christophe Colomb a été remplacée par une inscription qui dit « Adieu le génocide ! » et une femme olmèque se prosternant.

Renommer est intrinsèquement lié à une volonté de resignification. Ce mouvement traduit une révision de l’histoire : les indigènes se sont mobilisés pour inverser le sens de cette commémoration et rendre justice à toutes les victimes de la colonisation. Au Venezuela, le 12 octobre s’appelle aujourd’hui Le jour de la résistance indigène. D’autres pays ont choisi une appellation plus neutre, rendant hommage au multiculturalisme : en Argentine, le 12 octobre, on fête le Día de la Diversidad Cultural Americana, c’est à dire le Jour de la Diversité Culturelle Américaine qui deviendra peut-être El Día del Respeto a la Diversidad Cultural, le Jour du Respect de la Diversité Culturelle tout court.

El valle de los caídos : du franquisme à la gloire républicaine

En 1959 se termine la construction du Valle de los Caídos, monument sacré pour saluer la mémoire des combattants franquistes. Cependant, une année auparavant El Caudillo (Franco) décide d’admettre les corps du banc républicain. Une initiative qui complexifie la réparation mémorielle.

©Santi Burgos. Una mujer con una bandera republicana, en el mirador de Cuelgamuros frente al Valle de los Caídos
©Javier Barbancho. Un grupo de ultras hace el saludo franquista durante la concentración en el Valle de los Caídos.

Ce que les contemporains appellent « la plus grande fosse commune d’Espagne » et qui abrite plus de 30 000 corps, représente toujours aujourd’hui un lieu de rendez-vous pour les partisans de la dictature déchue. Et ce malgré l’exhumation des restes du Généralissime en octobre 2019. Les familles des victimes républicaines de leur côté, réclament une démystification du bâtiment.

Alors faut-il détruire le Valle de los Caídos ? Le gouvernement de Pedro Sanchez a opté pour le désacraliser et le dépolitiser afin de le transformer en un lieu de mémoire. Un changement de nom a été évoqué dans le but de rompre avec son rôle ambivalent.

©Cadenaser en Twitter.

Selon l’amendement lui-même, l’idée est de convertir cet espace en un « lieu de mémoire démocratique » pour « faire connaître, à travers des plans et des mécanismes de recherche et de diffusion, les circonstances de sa construction, la période historique dans laquelle il s’insère et sa signification, afin de renforcer les valeurs constitutionnelles« 

Une loi de mémoire démocratique est également en discussion pour la nécessité de reconnaître le passé de l’Espagne et statufier le statut des victimes.

Eulalie Collard


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