L’ancêtre de Juan José Saer : le réel mis à l’épreuve

Juan José Saer, comme beaucoup d’écrivains est amené à raconter et expliquer les horreurs politiques de l’Amérique Latine du XXème siècle. Mais comment retranscrire le passé sans faire de roman historique ?  

C’est dans une fausse autobiographie que l’écrivain narre l’histoire d’un jeune mousse : l’ancêtre. Dans la campagne argentine el « entenado » est l’orphelin élevé dans la communauté. La titre du roman annonce dès lors, son intrigue : celui d’un personnage sans origine, sans nom réel. C’est en se détachant du réel mais en s’inspirant de la fiction que Juan José Saer construit un récit narratif imaginaire. Sans opposer la nature et la culture, l’auteur s’intéresse à la construction de l’Argentine comme terre de violence originelle, une violence qui aurait également sa place dans la construction de la société actuelle.

Les fondements de l’Argentine : un récit irréel et ambigu

Juan José Saer tisse un lien avec une autre discipline que la fiction, celle de l’ethnographie. En effet, la tribu Tupinamba lui servit d’inspiration pour façonner la tribu imaginaire des collastinés.  La tribu originelle apparaît dans un roman de Hans Staden, et est notamment caractérisée par son rituel cannibaliste. Dans son récit Saer choisit de déconstruire la temporalité. Les limites entre histoire et fiction sont dissoutes. Le récit permet soudain de construire l’histoire. La difficulté qu’éprouve le protagoniste à se remémorer son expérience passée fait sens avec l’effort de mémoire des horreurs que l’Argentine a vécu durant la dictature. La mise en scène de la tribu indigène n’est d’ailleurs pas concluante, on voit bien ici que la reconstruction de l’histoire n’est pas possible. Le retour en Espagne du personnage principal lui permettra bien plus tard de réaliser ce à quoi il était destiné : un devoir de mémoire. C’est à travers l’écriture que le protagoniste orphelin résiste face à l’oubli non volontaire de son histoire. Saer à travers le récit de ce jeune mousse décide de ne pas confronter l’histoire et la fiction, mais bien de combiner les deux, afin de créer une métafiction historique et ainsi réconcilier le passé avec le présent.

On peut dire que, depuis que les Indiens ont été anéantis, l’univers entier est parti à la dérive dans le néant. Si cet univers si peu sûr avait, pour exister, quelque raison, cette raison c’était justement les Indiens qui, au milieu de tant d’incertitudes, étaient ce qui semblait le plus certain. 

Lors de l’écriture, Saer est témoin des évènements de répression extrêmes qui ont lieu en Argentine. La violence, très présente dans son roman est abordée de manière originale, puisqu’en aucun cas critiquée. Pour cela l’auteur s’est penché sur la psychanalyse. Inspiré sans équivoque de Freud et de son œuvre : « Totem et tabou », Saer s’intéresse au désir, au refoulement et à la barbarie. Tout comme Freud, il construit une sorte de mythe expliquant l’origine de la culture.  Selon l’auteur allemand, l’interdit de l’inceste serait à la base de tout groupe social. Saer s’en est d’ailleurs fortement inspiré, afin de créer son propre récit mythique d’une tribu parricide et cannibale. Une question centrale se pose alors : Quelle est la place de la pulsion de mort dans la société ? Saer utilise le rituel orgiastique pour étudier la question du barbarisme archaïque. Il effectue un véritable travail de mémoire en se basant sur l’irruption de la barbarie dans différentes sociétés : la barbarie comme caractéristique inerrante à l’homme. Une crise morale s’installe en Argentine et la société se demande : comment l’irruption de la violence barbare peut-elle surgir ? Dans l’époque contemporaine les auteurs et historiens sont désormais amenés à expliquer l’histoire, une tentative de penser le présent.

Justine Couaillac

Portrait de Juan José Saer. ®Babelio

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