Guerre et paix

Cet article est disponible en format audio, lu par ses auteur/rices et disponible en Anglais ici

L’autre, l’ennemi, la menace, … un amas de noms effrayants donnés à celles et ceux qui ne partagent pas notre point de vue.

Comme pour imposer une idéologie à une autre, aujourd’hui encore, la violence est le langage universel utilisé pour répondre à ceux qui portent atteinte à nos libertés. Cependant, la résolution de conflits repose avant tout sur l’implication et la détermination des individus qui y contribuent selon ce qui leur semble juste. De l’armée aux actions artistiques menées au sein de quartiers défavorisés en passant par des résistances improvisées dans les pays sud-américains, nous avons tenté d’éclaircir les raisons qui nous poussent à la lutte. Mais alors, pourquoi est-ce qu’on se bat exactement?

L’Hexagone s’imagine en paix depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pourtant la France est encore en guerre. L’armée française est la plus puissante d’Europe, avec 3750 militaires présents au Sénégal, au Gabon, à Djibouti, en Côte d’Ivoire, aux Émirats, et avec 5700 militaires projetés en opérations extérieures dans le cadre des missions Barkhane (Mali, Burkina Faso, Niger, Tchad, Mauritanie) et Chammal (Syrie, Irak). “La France n’a jamais abandonné la vision de sa propre grandeur”, explique Bruno L., ex-colonel de l’armée de terre,[elle] compte défendre ses intérêts dans le monde… Le monde est dangereux et la présence militaire nous permet d’être un peu partout. C’est un des rares pays qui n’abandonnera jamais ses ressortissants.

Le déploiement des soldats français est aussi et surtout étendu au territoire national. Aujourd’hui, 13000 soldats sont actifs en opération intérieure, avec les missions Sentinelle et Vigipirates. C’est après les attentats de 2015 que le gouvernement déploie activement autant de soldats sur le territoire. La décision est critiquée, surtout quand les soldats sont présents aux manifestations des gilets jaunes. Dans ce cas précis, qui l’armée protège-t-elle?

L’image présente un affrontement qui s'est déroulé durant les manifestations qui ont touché la France en 2020. On peut reconnaitre à droite les manifestant portant des gilets jaunes qui, pour se protéger des lances à incendies à gauche, ont transformé des barrières de protection en bouclier de fortune. La puissance du conflit se ressent par la force nécessaire aux dizaines de manifestants agglomérés derrière les barrières pour faire face à la pression de l’eau.
Les gilets jaunes se protègent des canons à eau des CRS, Champs Elysées, Paris, 24 novembre 2018. SIPA. 00885769_000003©

L’armée, comme la police, a le droit exceptionnel de tuer. « Le terme exact est le droit d’utiliser la violence légitime. Bien entendu cette violence est justifiée, proportionnée, » précise le colonel.

Justifié donc. Bruno mentionne plusieurs fois « qu’en face, il y a des méchants. » Les méchants sont les Djihadistes, les Séléka, les Talibans; devenus aujourd’hui les cibles de l’Europe et de l’Occident. La France entretient une relation compliquée avec le terrorisme. Les attentats sont devenus une arme commune depuis la guerre d’Algérie. Les blessures infligées non seulement en Algérie mais dans le moyen Orient et en Afrique par les guerres et la décolonisation ont laissé place à une autre forme de terrorisme : les réseaux islamistes organisés qui refusent la puissance de l’Europe et des Etats-Unis et font entendre leurs revendications par des attentats. Les attaques du 11 septembre 2001 ne touchaient pas seulement les États-Unis mais aussi la communauté internationale. En 2015, c’est la France qui est à son tour touchée: les attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre, revendiqués par l’État Islamique, sont les premiers attentats-suicides dans le pays. Le terrorisme est notre ennemi commun, la lutte contre le terrorisme notre cri de ralliement et la justification pour les dispositifs qui ont suivi : État d’urgence, Vigipirates, Sentinelle. Et bien entendu, un déploiement constant de nos forces militaires à l’étranger. 

Peu importe que les organisations terroristes recrutent parmi les plus pauvres et les plus démunis. Plutôt que de tenter de fermer les valves du recrutement islamiste en s’attaquant aux racines du problème, c’est-à-dire à la misère et l’inégalité face à l’éducation, la France préfère partir en guerre.

Mais la guerre n’est pas réservée aux nations. La montée du marxisme après la seconde guerre mondiale a révélé des conflits entre exploitants et exploité.e.s à l’échelle internationale. Mar S., 66 ans, est une militante qui lutte encore contre le système capitaliste tout en étant conseillère municipale en Espagne. En novembre 1984, elle quitte son pays pour rejoindre les pro-révolutionnaires au Nicaragua. A l’époque jeune infirmière, Mar fait partie de ces Européens qui voulaient aider le peuple nicaraguayen à renverser la dictature de Somoza. Internationalista et marxista dévouée, elle était chargée de trouver des financements à l’étranger pour soutenir la lutte dans le pays. 

Troupes du Front Sandiniste de Libération Nationale, dans les rues de Managua, en juillet 1979 / lcr-lagauche.be

    Les FSLNs (Front Sandiniste de Libération Nationale) luttaient contre la dictature pour rendre la richesse des élites aux ouvriers. Ils rêvaient d’un système communiste dans lequel les pauvres ne seraient plus soumis aux riches, ne seraient plus sacrifiés sur l’autel du capitalisme. 40 000 vies ont été perdues dans ce conflit ultra sanglant. Mais pour Mar, le plus difficile dans la lutte a été l’échec du mouvement après avoir réussi à renverser le régime. En effet, l’embargo économique imposé par les Etats-Unis a été fatal malgré tous les sacrifices de ces années de guerre.

 Mais alors comment mettre fin au cercle vicieux de la violence, le désir du pouvoir et d’avoir, qui plombe notre relation au monde depuis toujours?

Mat F., 26 ans, et Paula* L., 27 ans, qui habitent respectivement à Berlin et à Paris, essaient de trouver des solutions pour mettre un terme à la violence en se tournant vers leurs communautés.

De son côté, Mat, travailleur.euse du sexe (TDS) depuis 5 ans, organise des ateliers à destination des TDS à Berlin. Touchant à des sujets aussi divers que les relations avec les “civil.e.s” (personnes non-TDS), les impôts, la performance mise en place en vue des transactions sexuelles, les droits juridiques, la cyber-sécurité et la santé sexuelle, Mat vise à créer une plateforme solidaire par et pour la communauté qui soit accessible à l’international. Son projet, financé par le gouvernement allemand, lutte contre la stigmatisation et l’aliénation des TDS. Partout dans le monde ielles constituent le groupe démographique le plus vulnérable, explique Mat. Le meurtre, l’emprisonnement, l’éviction, l’enlèvement des droits parentaux et l’impossibilité de porter plainte suite à un viol ou toute autre violence sont des réalités omniprésentes pour la communauté. Et est-ce qu’on sait que les “putes” et les “salopes” se battent tous les jours pour leur survie, surtout en pleine pandémie? On perpétue volontiers la stigmatisation des TDS par nos remarques anodines. Pourtant, la plupart des gens ne sont que trop rarement éduqués à ces enjeux.

Le t-shirt que Mat vend avec son collectif WH8REMOANS (jeu de mots sur l’association des mots ’pute’ et ‘cris’) pour soutenir son projet communautaire par et pour les TDS. Sur le t-shirt est écrit ‘Le travail du sexe est vraiment un putain de travail difficile’ (‘SexWork is real fuckin’ hard work.’).
Le t-shirt que Mat vend avec son collectif WH8REMOANS (jeu de mots sur l’association des mots ’pute’ et ‘cris’) pour soutenir son projet communautaire par et pour les TDS. Sur le t-shirt est écrit ‘Le travail du sexe est vraiment un putain de travail difficile’ (‘SexWork is real fuckin’ hard work.’).

Pour Paula*, le combat, c’est la démocratisation de l’éducation. Avec son association, elle donne des cours de photographie aux habitants des quartiers défavorisés à Paris. Son but : partager des compétences et du matériel audiovisuel inaccessibles financièrement pour ces communautés. Pour autant, il n’est pas vraiment question d’apporter quelque chose qui manque, dit Paula. Avec ses cours, elle invite à la production d’images du quartier par et pour ceux qui y vivent. Cet apprentissage fait ressortir une beauté inhérente à ces communautés. L’image a une puissance énorme, dit-elle. Donner aux gens le pouvoir de se représenter eux-mêmes, c’est leur permettre également de mettre en lumière leurs qualités et leurs différences pour encourager plus de tolérance. La prise de conscience, dit-elle, c’est quelque chose pour laquelle il faut se battre…

Ce qui est ressorti de nos interviews, au final, c’était l’idée de protection : l’armée et la protection du territoire, la lutte marxiste et la protection des libertés, le travail communautaire et la protection de communautés vulnérables. Mais il y a deux écoles : celle qui, à la guerre comme à la guerre, combat la violence par la violence, et celle qui essaie d’endiguer cette violence en protégeant et en donnant à la communauté.

Chaque personne agit pour ce qu’elle croit être juste, et parfois en se concentrant plus sur la fin que sur les moyens. Si l’armée représente le pouvoir traditionnel de frappe de l’État, nous voulions aussi nous intéresser à ces alternatives pour l’instant peu connues qui sont pourtant elles aussi subventionnées par les gouvernements. Pour un avenir plus stable et plus durable, ne faudrait-il pas s’orienter vers ces alternatives non-violentes qui luttent contre l’aliénation et pour la solidarité ? 

Si pour une grande partie des conflits, on peut pointer l’armée du doigt, il est cependant nécessaire de rappeler que son financement repose sur le prélèvement des taxes et impôts des concitoyens ; ces mêmes taxes, qui permettent la mise en œuvre de subventions visant à améliorer la qualité de vie dans le pays. Mais cette petite pierre à l’édifice que représente notre contribution financière appelle également à une autre forme d’investissement : celui qui est moral et solidaire. C’est bien cette prise de conscience de notre rôle dans la société et sur notre investissement communautaire que repose la fondation d’un idéal de paix durable.

Cet article à été écrit en collaboration avec Sam Gabbert, Emma Loiret et Mickaël Gayen

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