La culture dans la peau : le tatouage au-delà de l’image

This article is available in English here.

Cet article est disponible en format audio, lu et audiodécrit par ses auteurs.

Partie 1
Partie 2

Que vous regardiez la télé, alliez à la plage, à la salle de sport ou au supermarché, il y a de fortes chances pour que vous tombiez sur une personne tatouée. Les tatouages sont devenus si communs que nous ne les remarquons même plus. Et pour cause, près d’un Français sur cinq en possède au moins un (source Europe1) ! Les tatouages les plus en vogue aujourd’hui ne le sont pas que pour des raisons esthétiques. Porter un certain style de tatouage, c’est devenir dépositaire de la culture qu’il représente. L’histoire bien particulière derrière certains de ces styles a donné lieu à de nombreux débats pour déterminer qui est légitime, ou non, de les porter. 

Ces idées reçues sur les tatouages traditionnels 

appropriation culturelle, n.f. « Utilisation, par une personne ou un groupe de personnes, d’éléments culturels appartenant à une autre culture, généralement minoritaire, d’une manière qui est jugée offensante, abusive ou inappropriée. » (Office québécois de la langue française, 2016) 

Le problème de l’appropriation culturelle se pose lorsque certaines personnes utilisent des éléments d’une culture étrangère de manière superficielle. En parallèle, les populations des cultures minoritaires en question sont souvent victimes de discrimination. L’usage d’indicateurs culturels est valorisé chez les individus de la culture dominante, tandis qu’il tend à être dévalorisé sur les populations mêmes auxquelles ils appartiennent. 

Nanaia Mahuta, première femme élue au parlement Néo-Zelandais à avoir un tatouage traditionnel māori au menton.

En novembre 2020, Nanaia Mahuta, première femme élue au parlement néo-zélandais à porter un tatouage traditionnel au niveau du menton, a été critiquée par l’auteure Olivia Pierson, pour qui « les tatouages faciaux vont à l’encontre de l’image raffinée et civilisée d’un diplomate du XXIe siècle ». Elle a par ailleurs précisé que cela constituait « le summum de la laideur » pour une femme. Pourtant, dans la culture māori, le tatouage facial féminin, qui symbolise le lien avec ses ancêtres, est considéré comme sacré. Même si la remarque d’Olivia Pierson est ici particulièrement offensante, l’interprétation erronée de marqueurs culturels n’a rien d’inhabituel.  À l’ère des politiques identitaires et des questions d’appropriation culturelle, comment choisir de manière éclairée son futur tatouage ? 

Le tatouage : un art aussi ancien que l’écriture

La pratique du tatouage remonte à plusieurs milliers d’années. On retrouve des traces d’une telle pratique dans le monde entier, des Amériques à la Chine en passant par les îles du Pacifique. Le plus vieux corps tatoué connu à ce jour a près de 5300 ans. Découvert dans les Alpes italiennes en 1991, Ötzi la momie possède 61 tatouages.

Certains tatouages d’Ötzi pourraient avoir été réalisés à des fins thérapeutiques agissant d’une manière similaire à l’acupuncture.

Même s’il est difficile de déterminer précisément ce qui a motivé la réalisation de ces tatouages il y a plus de 5000 ans, les êtres humains n’ont jamais manqué de raisons de marquer leur corps de manière permanente. Un tatouage permettait de signifier l’appartenance à un certain groupe, d’afficher ses accomplissements personnels, d’affirmer son statut au sein d’une communauté, ou bien de symboliser le courage, une qualité essentielle pour faire face à la douleur du tatouage. Ces raisons poussent encore aujourd’hui de nombreuses personnes à se faire tatouer. Pendant des siècles, les tatouages étaient réalisés à l’aide d’instruments fabriqués à partir d’épines ou d’os, ainsi que d’encres provenant de divers éléments naturels (plantes, suie, cendres). L’arrivée de la machine à tatouer électrique à la fin du XIXe siècle a grandement facilité la pratique du tatouage. L’art du tatouage est devenu d’autant plus populaire dans la deuxième moitié du XXe siècle grâce à la diversification croissante des contenus multimédias disponibles dans lesquels la représentation de personnes tatouées n’a fait qu’augmenter. 

Voir des tatouages à l’écran est devenu de plus en plus courant.
De la gauche vers la droite : Robert Mitchum dans La Nuit du Chasseur de Charles Laughton, 1955. Steve McQueen dans Papillon de Franklin J. Schaffner, 1973. Wesley Snipes dans Blade de Stephen Norrington, 1998. Rooney Mara dans Millénium : Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes de David Fincher, 2011. Jason Momoa dans Justice League de Zack Snyder, 2017.

Dans certaines religions, comme le christianisme, le judaïsme ou l’islam, le tatouage est considéré comme une profanation du corps humain. Pendant longtemps les tatouages ont été – et sont parfois encore – associés aux criminels, aux citoyens de classes populaires, ou aux esprits rebelles. Mais aujourd’hui, tout le monde se fait tatouer. On le voit dans la presse, dans le milieu de la mode, chez des chanteurs, des acteurs et même sur certaines figures politiques. Pour les jeunes générations, les tatouages n’ont plus rien d’exceptionnel.

Justin Trudeau, le premier Ministre du Canada, a un corbeau HaÏda tatoué sur l’épaule gauche.

Avec l’arrivée d’internet et des réseaux sociaux comme Pinterest ou Instagram, il est désormais possible d’accéder à des millions de motifs en un seul clic.

Le #tattoo sur Instagram renvoie à plus de 147 millions de publications.

Cependant, se faire tatouer certains symboles n’est pas forcément anodin. Certains styles de tatouages s’accompagnent d’un important bagage historique et culturel. Parmi eux on retrouve les styles traditionnels japonais et polynésiens qui sont devenus particulièrement populaires au cours des dernières décennies.

Retour sur les origines des tatouages japonais et polynésiens

Dans les îles du Pacifique, la popularité du tatouage est bien plus ancienne que l’importation du terme en Europe. L’étymologie du mot tatouage remonte au terme tahitien « tatau », ramené en 1769 par le navigateur anglais James Cook. Ces symboles encrés dans la peau étaient utilisés afin d’exprimer son individualité, sa généalogie, l’histoire de sa vie, ses accomplissements mais également son statut social. Les dessins, encore utilisés de nos jours, étaient généralement assez simples et n’incluaient aucun langage écrit. Ils utilisaient des formes géométriques et s’inspiraient d’empreintes animales pour tatouer les jambes ou le bas du dos. La tête, chez les Māoris, est considérée comme la partie la plus sacrée du corps. Les tatouages sur le visage témoignent ainsi du statut social élevé d’une personne. 

Sur la gauche : Photographie de Tawhiao, deuxième roi des Māoris (1822 – 1894). La photo a été prise dans les années 1880. Photographe inconnu.
Sur la droite : Exemple de tatouage Samoans.

Pour la réalisation des tatouages traditionnels, de petits ciseaux étaient fabriqués à partir de dents de requin, d’os aiguisés ou de pierres tranchantes fixées à un manche en bois. Le ciseau était ensuite trempé dans le pot de pigment et inséré dans la peau en tapant l’extrémité avec un maillet. Si grâce à la machine à tatouer la douleur du tatouage est désormais supportable, le processus traditionnel, occasionnellement pratiqué aujourd’hui, est quant à lui particulièrement douloureux. 

 Instruments liés à la réalisation de tatouages traditionnels Polynésien : hāhau (maillet), moli ( bâton orné d’aiguilles ) et apu paʻu (pot de pigment).

Au Japon, les tatouages ont une signification tout à fait différente. Ils ont longtemps été utilisés comme sanction pénale et étaient généralement réalisés sur les bras ou le visage. 

Des criminels japonais tatoués sur le front afin de les identifier.

Le tatouage pénal a disparu à la fin du XVIIe siècle avec l’arrivée du tatouage décoratif. Souvent composé d’un seul et même motif recouvrant la plupart du temps l’entièreté du dos, il permettait ainsi aux criminels de dissimuler leurs signes punitifs. Ce style de tatouage appelé Irezumi, est globalement connu sous la simple appellation de « tatouage japonais ».

Tatouage traditionnel japonais représentant Hannya (démon japonais).

Les tatouages sont aujourd’hui légaux au Japon et de plus en plus acceptés. Cependant, pour une partie de la population, ils sont encore largement associés à la criminalité et à des gangs de la mafia japonaise, comme les Yakuzas. Les tatouages sont toujours interdits dans certains endroits comme les piscines publiques, les Onsen (sources thermales) et les salles de sport. Si vous ne pouvez pas cacher vos tatouages, vous ne pourrez pas avoir accès à ces lieux. Même s’ils restent encore très controversés au Japon, cela n’a pas empêché le style japonais de se répandre dans le monde entier.

Tatouages tribaux et dragons rouges : pourquoi les retrouve-t-on partout ? 

Comment expliquer un tel engouement pour les tatouages japonais et polynésiens ? Serait-ce un des effets de la mondialisation ? On voyage de plus en plus et l’art du tatouage, qui s’est considérablement développé, voyage avec nous. Les tatoueurs traditionnels ont exporté leur art à l’international en installant leur salon de tatouage dans d’autres pays, ou par le biais d’expositions et de conventions. Le tourisme est également un facteur clé. En effet, nombreux sont ceux qui, lorsqu’ils partent en vacances, reviennent avec un petit souvenir encré dans leur peau.

La culture populaire a également eu un impact sur la popularisation des tatouages traditionnels. Les tatouages tribaux ont atteint leur pic de popularité dans les années 90. Beaucoup ont choisi ces motifs pour leur beauté esthétique, mais aussi parce qu’ils étaient portés par leurs célébrités préférées. Luca, un Italien de 32 ans, fan de sport et de jeux vidéo, raconte qu’il s’est fait tatouer un motif tribal en s’inspirant de celui de Dwayne Johnson : « Je me suis fait tatouer pour la beauté du design mais aussi parce qu’il s’adapte parfaitement à mon corps (…) Je voulais le même tatouage que Dwayne “The Rock” Johnson. », explique-t-il dans un interview. 

Sur la gauche : Dwayne Johnson à la salle de sport, en janvier 2021. ©TheRock sur Instagram 
Sur la droite : Luca, fraîchement tatoué.

Les tatouages japonais sont représentatifs de la popularisation de l’art asiatique dans le monde occidental. Les dessins de divinités asiatiques, de dragons et de carpes koï sont devenus très à la mode. Ils connotent le calme et le zen, par opposition au monde en constante évolution dans lequel nous vivons. Ces motifs sont d’ailleurs souvent repris par les Occidentaux dans d’autres domaines, tels que la mode ou la décoration. 

Motifs de dragon japonais et de carpe koï via ©Pinterest

Au final, peut-on se faire tatouer un tatouage traditionnel ?

Dans les cultures polynésienne et japonaise, le tatouage va au-delà du simple symbole esthétique. L’histoire derrière cet art lui apporte une dimension bien plus profonde. Pour de nombreux tatoueurs, se faire tatouer un motif d’une culture spécifique n’est pas un problème, tant que cela est fait avec respect pour la culture d’origine. Pour Dan, tatoueur anglais spécialisé dans le style japonais, un minimum de recherche et d’intérêt pour la culture en question sont nécessaires à la réalisation d’un tatouage qui respecte les critères de la « culture d’origine ».  Certains tatoueurs māoris ne voient pas d’inconvénients à ce que des personnes extérieures à leur culture tatouent ou se fassent tatouer des dessins de style māori. C’est tout simplement parce que ces tatouages ne sont pas perçus comme des ta-moko traditionnels (tatouages ​​pour et par des Māoris), mais comme des kirituhi (tatouage de style māori réalisé par ou pour une personne non māorie).

D’autres tatoueurs, comme Heleena, tatoueuse à Leicester en Angleterre, pensent que pour éviter le problème posé par l’appropriation culturelle, il est préférable de se tourner vers un tatoueur originaire de la culture donnée. Ainsi, cela permet de redonner aux communautés et aux peuples concernés le mérite qu’il leur est dû.

La meilleure façon de trouver la bonne personne pour vous faire tatouer, c’est d’effectuer des recherches en ligne ou bien de se renseigner directement auprès des salons de tatouage ou d’artistes locaux. Tattoo SEO, par exemple, est un bon outil pour localiser des tatoueurs proposant des designs spécifiques, dont des tatouages traditionnels : https://www.tattooseo.com/polynesian-tattoo-artists/ 

Des ressources pédagogiques sur les tatouages traditionnels sont facilement disponibles en ligne. Découvrez Zealantattoo.co pour un guide complet sur le tatouage japonais et māori.

Article rédigé par Elina K., Alexia L., Anne-Claire L., Zoya P.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :