LES ARTISTES PLASTICIENS N’ONT PLUS BESOIN D’AGENTS, ILS ONT INSTAGRAM

Les arts visuels ont droit à une deuxième vie grâce aux réseaux sociaux. Instagram a permis aux artistes plasticiens de se délester de l’aval de critiques d’art et des curateurs de musée afin de créer un espace au sein duquel ils sont seuls maîtres de leur art. 

Il y a dix ans, les arts visuels étaient un genre à part. Contrairement à la musique ou au cinéma accessible à tous, sculptures, tableaux et installations artistiques étaient réservés aux galeries et aux musées. Afin d’y avoir accès, il fallait montrer patte blanche et faire partie d’une certaine élite. Les réseaux sociaux et surtout Instagram ont révolutionné notre accès à l’art. Ils permettent aux artistes non-parrainés de trouver leur public sans l’aide d’agents. Et, ils permettent à un public large d’avoir accès à un monde qui jusque-là était caché sous un voile teinté d’exclusivité et de bourgeoisie.

Damien Djeradjou, étudiant en Arts Plastiques au Centre Saint-Charles (la Sorbonne), ne savait pas où ce choix d’études le conduirait. Il choisit cette voie par pure passion après la Terminale, conscient de la précarité du métier d’artiste plasticien, et du facteur chance nécessaire à la réussite dans ce milieu.

 J’ai toujours su que je devais faire ce métier. Je ne sais faire que ça. En 2nde, je me sentais incapable de choisir une filière qui me déplaisait par sécurité financière. Ça ne m’intéressait pas. Par contre, je ne me suis jamais dit que je pouvais gagner de l’argent grâce à mon art. Je voulais juste faire des études que j’aime sans penser à la suite

Damien Djeradjou

En mars 2020, alors que les Français sont confinés, pandémie de Covid-19 oblige, Damien décide de se lancer un défi : réimaginer les pochettes d’albums de ses artistes préférés dans le style ghibli (technique d’illustration japonaise). Il en publie quelques-unes sur Instagram, sans grande conviction. Ses illustrations séduisent une centaine de personnes, mais c’est sa réinterprétation de Drake qui le fait connaître sur la toile. L’hyper-populaire média Camino tv republie ses illustrations et encourage ses 300 000 abonnés à le suivre, des comptes fans* de Drake le contacte pour demander ses tarifs, et plusieurs stars américaines regardent ses stories (dont Ty Dolla Sign). Cette activité, née d’un ennui profond, a transformé la vie de Damien qui aujourd’hui commercialise son art. Ce succès n’aurait jamais été possible sans Instagram. 

*Un compte fan est un compte Instagram mis en place par les fans d’un artiste. Les artistes, conscients de l’influence de ces comptes, les utilisent pour promouvoir ou pour annoncer leurs projets. 

Le business d’Instagram

Depuis 2014, Instagram a permis à des jeunes créateurs de définir leur métier de rêve, de gagner en popularité et surtout de se faire beaucoup d’argent. Ce n’est pas pour rien que le réseau social a été renommé “la plateforme des artistes”. Sur Instagram, le public est roi. La plateforme rend les agents et les critiques d’art obsolètes. Si ces derniers étaient nécessaires il y a quelques années pour établir le contact entre les acheteurs potentiels et les artistes, aujourd’hui Instagram les remplace efficacement. Damien Djeradjou n’a pas eu besoin d’un agent ou d’un critique pour vendre son art aux Etats-Unis, il a capitalisé sur sa popularité made in Instagram.

Le réseau social démystifie l’art et s’impose comme galerie virtuelle. Les abonnés deviennent collectionneurs et critiques d’art. En s’abonnant aux comptes d’artistes qu’ils affectionnent, ils ont un accès privilégié à leur processus créatif sans pour autant dépenser des sommes exorbitantes. “Ce qui rend l’art intéressant sur Instagram, c’est qu’il n’y a aucune pression à acheter. Les œuvres sont disponibles pour tous et il n’y a aucune intimidation des élites” (Richard Haines, illustrateur, 71 000 abonnés sur Instagram). Keneth Schleker, fondateur de Gertrude.co, une plateforme en ligne qui permet d’avoir accès à des pièces d’art, décrit le phénomène ainsi : “Avant, il était impossible pour un artiste de toucher autant de personnes en même temps. Ce qui se passe actuellement sur Instagram pour les arts visuels est comparable à ce qui s’est déroulé dans l’industrie musicale avec le streaming, les cartes ont été redistribuées”. 

Page Instagram de Richard Haines. © Richard Haines

En faisant cette comparaison, Keneth Schlecker décrit précisément la stratégie commerciale d’Instagram pour les cinq prochaines années. La plateforme, qui n’était à ses débuts que partage de photos, mise aujourd’hui sur les Arts-Plastiques pour étendre son empire. Marne Lovine, vice-président d’Instagram, a conscience de la puissance de sa plateforme pour les artistes plasticiens.

Nombreux pensent que montrer son art sur Instagram n’est qu’un hobbie, mais ce hobbie-là peut rapidement devenir source de revenu. 60% de la population découvre des produits sur Instagram, 75% les achètent

Marne Lovine, président d’Instagram

La plateforme a donc effectué quelques changements afin d’en faire un outil essentiel pour les chefs d’entreprise. Instagram est aujourd’hui construit de telle sorte que cliquer sur un produit, c’est s’engager à l’acheter. En créant leur page, les artistes ont maintenant le choix entre un compte privé ou un compte commercial. Le compte commercial permet d’inclure dans la bio un relevé d’identité bancaire ou un compte paypal, mais surtout de monétiser certaines publications ciblées grâce à la shopping feature. Surtout, elle permet aux acheteurs potentiels d’acheter sans avoir besoin de quitter la plateforme. 

L’envers du décor

Une autre manière ingénieuse de gagner de l’argent via instagram est d’utiliser sa popularité comme argument commercial. Dans le monde d’Instagram, le nombre d’abonnés et le taux d’engagement sont les mots d’ordre. Le taux d’engagement, c’est la proportion d’abonnés qui réagissent aux publications par rapport au nombre d’abonnés. Plus le taux d’engagement est élevé, plus le profil est intéressant. Ce taux d’engagement permet aux artistes d’aller chercher des marques susceptibles d’être intéressées par des posts sponsorisés. En langage Instagram, le post sponsorisé est un échange de bons procédés. Une marque capitalise sur la popularité de l’artiste en lui demandant de faire de la publicité pour ses produits. L’artiste accepte en échange de quelques milliers d’euros. Le taux d’engagement permet à des artistes de décliner leur art en produits dérivés et de les vendre via Instagram. Damien Djeradjou par exemple a profité de son succès pour décliner ses illustrations. Sa page Instagram renvoie à un e-shop sur lequel ses fans peuvent acheter des stickers pour ordinateur, des posters grandeur nature, des tasses et des coques de téléphone.

D’autres dont la popularité et le nombre d’abonnés d’Instagram défient les attentes ont accès à des opportunités inattendues. L’illustratrice Sanaa K est présente sur Instagram depuis 2014. Ses illustrations de jeunes Parisiennes obligées de jongler entre études, mini-job et vie sociale séduisent un public large. Elle devient alors l’illustratrice française la plus suivie d’Instagram (135 000 abonnés). En 2017, en pleine lutte contre les violences policières, elle publie une illustration montrant des jeunes Français portant des t-shirts justice pour Adama. Ce travail devient viral et fait de Sanaa K l’illustratrice à suivre. Elle, qui ne pensait jamais vivre de ses illustrations, s’est vu proposer un contrat d’édition via la plateforme même qui l’a rendue populaire. “Mon éditrice est tombée sur ma page et m’a contactée. Elle a dû pas mal insister, car je n’y croyais pas. Je pensais que c’était un troll”. Sa première bande dessinée, Le silence des étoiles (aux éditions Marabulles), s’est écoulée à 20 000 exemplaires dès la première semaine de vente. 

Tu ne peux pas t’empêcher de regarder les commentaires, qu’ils soient positifs ou négatifs. C’est intéressant, mais c’est vrai qu’au début, c’est brusque

Damien Djeradjou

Avoir du succès sur Instagram, c’est bien. L’entretenir, c’est mieux. Car les lois d’Instagram sont strictes. Sur la plateforme, l’interaction avec ses abonnés est reine. Il faut entretenir le contact à coup de plusieurs stories par jour, de jeux concours pour gagner des pièces d’art et de sessions questions/réponses. “En fait, c’est très facile d’avoir beaucoup d’abonnés sur Instagram, mais c’est très facile d’en perdre. Je ne publie plus depuis un certain moment et j’en ai perdu une trentaine en très peu de temps”, nous explique Damien. Et puis, il y a les avis très tranchés et sans filtre du public. Cette nouvelle génération d’artistes dont Damien et Sanaa K font partie est confrontée aux extrêmes. Instagram est une plateforme où l’on encense aussi bien que l’on tacle.

Une chose est sûre, malgré les mauvais côtés, Instagram prouve aux artistes que vivre de leurs sculptures, de leurs peintures ou de leurs illustrations est possible. “Instagram est une confirmation. Une confirmation dans le sens où je me rends compte que ce que je fais plaît. Et que j’ai bien fait de choisir cette filière-là en 2nde”. 

A.L

*Image à la une: Tout droit réservé

*Illustrations: © Damien Djeradjou / © Sanaa K.

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