La fête est terminée : l’espace culturel nocturne en crise

Un secteur exclu du monde de la culture. Comment vivre du « spectacle mort » ?

Suite au discours de la ministre de la culture du 22 octobre 2020 sur France 2, le célèbre DJ Laurent Garnier avait réagi dans une lettre publique pour dénoncer le manque de considération envers les artistes platinistes. Nous avons donc décidé de rencontrer Robin, directeur artistique pour le collectif la Fée Croquer, afin de mieux comprendre la crise qui touche le monde de la musique électro en temps de pandémie.

CultureXchange : Comment êtes-vous entré dans ce monde ?

Robin : « J’ai commencé comme une passion, pas comme un travail, à l’âge de 18 ans. Fan de musique électronique, je suis allé à une soirée organisée et j’ai su que je voulais faire ça de ma vie. J’ai monté un collectif en Normandie, Techfrut, avec un ananas comme logo. Deux de nos DJ sont maintenant connus à l’internationale : Axel Picodot et Nico Moreno. »

CultureXchange : D’où vous est venue cette passion ?

Robin : « C’est 8 mois à Londres qui m’ont rendu passionné de la musique et non de la fête. Je m’y suis créé beaucoup de contacts, et j’ai ensuite organisé des soirées en France, puis des échanges entre les deux pays : on envoyait un DJ à Londres pour y construire sa réputation. De là est né le collectif Distorsion. J’ai commencé à me créer mon expérience et je suis devenu conseiller dans le collectif. Je créais des line-up, en choisissant des artistes à associer entre eux pour créer une sorte de voyage, puis je négociais leur prix. J’ai ensuite fondé avec deux amis un autre collectif de techno et de théâtre, Bottom. Avec des prestations théâtrales et une histoire racontée au cours de la soirée, au son de la musique techno. Ça m’a permis d’élargir ma vision artistique et de voir les soirées sous un autre angle. »

Soirée Bottom au Gibus Club ©BorderBottom

CultureXchange : Comment définiriez-vous cet univers ?

Robin : « La techno vient d’un mouvement politique libérateur : la ‘free party’ se caractérise par une liberté totale, être libre à 100%. Nous, on fait des ‘rave party’ encadrées. La musique électronique est répétitive et traverse beaucoup de cycles et différentes modes. En ce moment, par exemple, c’est très rapide, brutal, porté sur un côté récréatif dans la globalité. La richesse est perdue par ce cycle de mode, on ne voit pas plus loin. Avant, pour pouvoir avoir espoir dans le domaine, il fallait avoir une vraie qualité. On dit qu’il n’y a pas de bonne et de mauvaise musique, mais il y a un travail derrière qui se perd en France aujourd’hui. Avant, tu ne savais pas où tu mettais les pieds, tu savais juste qu’il y aurait une bonne ambiance et tu apprenais à apprécier tous les genres de musique. »

CultureXchange : En quoi consiste votre collectif actuel, la Fée Croquer ?

Robin : « C’est un collectif solidaire né il y a bientôt 6 ans. Ça fait plus d’un an maintenant que j’en fais partie. Au départ, ils organisaient des soirées techno pour récolter des denrées alimentaires (vêtements, nourriture) à distribuer aux sans-abris aux portes de paris. Les soirées ont ensuite pris de l’ampleur, c’est devenu plus festif. Le projet a donc été redirigé vers l’aide aux associations de jeunesse dans toute l’Île de France avec les fonds récoltés pendant les soirées. Ainsi, on a pu emmener des jeunes au Parc Astérix et à Disneyland… On avait envisagé d’organiser aussi des weekends à Deauville et à la montagne, mais pour l’instant c’est en stand-by. »

Derrière les platines ©LaFéeCroquer

CultureXchange : Quel est votre rôle au sein du collectif ?

Robin : « En réalité je n’ai pas de rôle précis, je touche un peu à tout : je suis DA, chef de projet, bookeur, programmateur d’évènements. Il y avait déjà une vision établie dans le collectif, j’essaie d’apporter ma propre vision : respecter les artistes qui travaillent beaucoup, les récompenser. Mais je fais aussi des concessions. Il y a plein d’artistes que j’adore et que je ne mets pas. Il faut mettre des têtes que le public a envie de venir voir. Chaque chose en son temps. Mon projet artistique est de repérer des artistes. Valider des nouveaux, mais aussi des accomplis trop souvent oubliés, qui font des choses extraordinaires et qui se sont battus pour notre scène. « Il faut rendre à César ce qui est à César » : privilégier des artistes qui ont beaucoup travaillé pour ramener des sonorités. Une bonne line-up est un set d’artistes qui donne de l’harmonie à la soirée. »

Exemple de line-up du collectif ©LaFéeCroquer

CultureXchange : Qu’en est-il des soirées depuis le début de la pandémie ?

Robin : « Elles se font rares. On a dû réapprendre à faire la fête d’une manière différente. On la reconstruit petit à petit, sans savoir quand ça reprendra normalement car c’est de pire en pire. Personne ne peut prédire l’avenir, mais j’espère qu’il y en aura d’autres très prochainement. »

CultureXchange : Des exemples de soirées qui ont pu voir le jour après le premier confinement ?

Robin : « Plein d’autres collectifs parisiens ont refait vivre la capitale pendant le court laps de temps autorisé. Border City, par exemple, a duré tout l’été dans les docks de Paris. C’était un lieu de fête éphémère pendant deux mois, avec autorisation en préfecture. Tout était respecté : la jauge de personnes, prise de température à l’entrée, gel hydroalcoolique à disposition, port de masque obligatoire, et des zones avec des règles supplémentaires. C’était un climat étrange pour faire la fête. Très fliqué, beaucoup de règles, c’était une fête « non libre ». Mais une réussite quand même : beau lieu, belle démarche qui a tenu. Chapeau à eux.»

Exemple de brochure pour un évènement ©BorderCity

CultureXchange : Quelle est votre situation actuelle ?

Robin : « Le COVID m’empêche de travailler. Pour ma part, je reçois de petites aides avec le statut d’auto-entrepreneur, prestation évènementielle. D’autres essayent de s’en sortir avec le statut intermittent du spectacle. »

CultureXchange : Comment voyez-vous le manque de considération de la part du ministère de la culture ?

Robin : « Ça pourrait en être autrement. Les clubs sont fermés, les artistes sont chez eux. Il y a des emplois à plusieurs niveaux autres que les artistes, des prestations diverses. C’est un cycle qui fait vivre un grand nombre de personnes. Pourquoi on est exclus ? On n’arrive pas à le comprendre. On nous considère comme « le spectacle mort ». On nous considère comme un tourne disques plus qu’autre chose. »

CultureXchange : D’où vient ce mépris, à votre avis ?

Robin : « Au départ, on appartenait au monde de la culture underground, de la culture cachée, pas exposée directement devant le grand public. Mais ensuite, des albums et des artistes de musique électronique sont devenus célèbres et ont reçu des récompenses. Alors je ne comprends pas pourquoi on n’est toujours pas reconnus, et pourquoi on continue d’être exclus de la culture. »

CultureXchange : Pensez-vous que ce problème est exclusif à la France ?

Robin : « En France, la scène qui est mise en avant ne reflète pas la richesse de la musique électronique, c’est dommage. Les soirées basées à Londres, par exemple, ont une ouverture d’esprit nationale pour la musique plus établie. Plus de respect envers le monde de la musique l’électronique. Un mélange de cultures, des gens du monde entier, de tous les styles, moins de jugements… Ça ouvre naturellement l’esprit des gens. On est plus soutenus. A Berlin aussi, comme dans plein d’autres pays. Le problème est plus exclusif à la France, sûrement de par le manque de considération de son gouvernement. »

CultureXchange : Quel est votre sentiment par rapport aux interdictions du gouvernement ?

Robin : « Beaucoup de frustration. En ce moment, on est super mal vus dans les médias. Par rapport à ce qui se passe autour, j’ai de la peine de voir les risques encourus par les organisateurs de la rave qui a eu lieu en Bretagne en décembre dernier. C’est le principe du bouc émissaire : donner l’exemple pour faire peur à tout le monde dans le secteur, et c’est ridicule. On se fout de notre gueule, on descend dans la rue et on y voit des trains remplis. L’autre jour, la SNCF annonçait qu’elle a vendu plus de tickets que prévu lors d’un voyage. La 3ème vague imminente montre que ce ne sont pas les soirées les coupables. On perd du temps, des personnes n’ont rien perçu depuis des mois. Énorme frustration. »

Le métro parisien bondé suite au décret de couvre-feu d’Octobre 2020 ©FranceInfo

CultureXchange : Que pensez-vous des répercussions liées à la rave party en Bretagne ?

Robin : « Ce que j’en pense, c’est que prendre le risque d’organiser une fête pour donner du plaisir aux gens ne mérite pas une peine aussi grosse. Sous prétexte qu’elle « répand le virus », alors que tous les jours le système met en place des choses qui le répandent tout autant voire plus. Après, il y a des choses à ne pas faire. Il faut éviter les violences contre les autorités, car on n’est pas pris au sérieux. Mais il faut faire la fête. On a prouvé qu’il est possible de le faire de manière responsable, tout en encadrant le COVID.»

Propos recueillis par Jessica Cruz

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