Le jeu vidéo : au-delà du simple divertissement

Aujourd’hui reconnu comme 10ème art, le secteur a su, au fil des années, gagner sa place au rang d’objet culturel. Retour avec Laurent Checola, producteur chez La Belle Games, sur l’évolution du regard porté sur cet objet culturel, du strict passe-temps à l’œuvre artistique.

© Espresso-jobs

Les jeux vidéo peuvent-ils être plus que du simple divertissement ? Voilà une question qui peut susciter de vifs débats. « Le jeu vidéo rend violent », « Le jeu vidéo rend addict » … L’industrie a longtemps eu mauvaise presse. Des associations de parents telles que Familles de France ont mené de véritables croisades contre le secteur du jeu vidéo, portant un sérieux coup à des jeux tels que Sanitarium, retiré des rayons pas moins d’une semaine après sa sortie. Et pourtant, le jeu vidéo a beaucoup à offrir. Au fil du temps, il a laissé parler son fort potentiel artistique et est devenu un objet culturel à part entière.

« L’industrie du jeu vidéo, c’est une industrie culturelle »

On est bien loin de l’époque de Pong, où tout reposait uniquement sur une mécanique de jeu. Aujourd’hui la narration, les visuels, l’atmosphère, la musique et bien d’autres éléments sont au moins aussi importants que le gameplay (l’ergonomie du jeu) dans la quasi totalité des productions vidéoludiques. Un jeu comme Ori and the Blind Forest le montre bien.

Au fil des années, le jeu vidéo s’est diversifié. On a notamment vu grandir des branches visant à faire porter  au jeu vidéo un message. C’est d’ailleurs l’une de ces visions émergentes qui a donné envie à Laurent Checola, producteur chez La Belle Games, de se lancer dans le jeu vidéo : « Aux alentours de 2015, le jeu engagé (où la mécanique est au service d’une cause) était en plein essor, notamment avec la Molleindustria en Italie. Ils faisaient des jeux manifestes, bricolés en deux jours, hyper punchy et ancrés dans l’actu. » On retrouve chez la Molleindustria des jeux aux messages forts, allant du jeu de gestion d’un Mcdonald’s aux méthodes douteuses, à la représentation plus abstraite de la gentrification. Et ça marche ! Le message fait sourire ou choque, mais il ne laisse pas indifférent. D’autres ont misé sur l’émotion et la narration, comme Annapurna Interactive qui, avec des titres comme What Remains of Edith Finch, s’est imposé comme un maître en la matière. Ainsi, « il y a des acteurs nouveaux qui se positionnent sur des productions alternatives et diverses » avance Checola.

Le paysage de l’édition en s’élargissant, a créé des appels d’air pour les créateurs, les incitant à créer des jeux bien plus variés et originaux. Aujourd’hui, il y en a pour tous le goûts. Si bien qu’ « être gamer, ça ne veut plus dire grand-chose » selon Laurent Checola.

Le jeu vidéo s’est ainsi renouvelé, enrichi en explorant de nouveaux horizons. Certains jeux ont dépassé le simple divertissement, comme le souligne Laurent Checola :  « On a des jeux comme Journey ou Inside avec une projection, un affect qui se créé, une empathie avec la créature qu’on incarne, mais aussi ce qu’on appelle le transmedia : les expériences narratives, notamment en VR. »

Le terme 10ème art a ainsi été créé pour catégoriser le jeu vidéo. Un statut qui lui est reconnu par de nombreux états, dont la France et les États-Unis. Le MoMa, musée d’art moderne de la ville de New York, a, lui, décidé d’intégrer 14 jeux vidéo à sa collection d’œuvres d’art.

« Si j’étais Gainsbourg, je dirais que le jeu vidéo est un art mineur »

Mais si beaucoup de jeux peuvent indéniablement prétendre au titre d’œuvre artistique, définir le jeu vidéo comme un art en soi, c’est autre chose. Cela suscite bien des débats. Il existe un volet sur Wikipédia discutant de l’existence d’une sous-rubrique jeu vidéo sous l’étiquette Arts. Suite à un vote, cette sous-rubrique a été supprimée. D’un autre côté, l’ancienne Ministre de la Culture Françoise Nyssen a défini le jeu vidéo comme « un art comme les autres. ». Selon Laurent Checola, il faut nuancer : « Pour moi, on ne peut pas définir a priori le jeu vidéo comme œuvre, c’est du cas par cas. »

Au final, le débat est le même que pour la littérature ou le cinéma. Si ce dernier, surnommé 7ème art, n’a plus rien à prouver aujourd’hui, cela n’a pas toujours été le cas. Au siècle dernier, une telle valeur était loin d’être actée, causant l’indignation de bon nombre de personnes, dont Gustave Téry, journaliste, qui s’offusquait en 1914 : « N’y a-t-il pas des films qui sont de véritables œuvres d’art ? ». La question de savoir si le jeu vidéo est un art s’ancrerait-elle dans une tradition humaine face à la nouveauté ? Le cinéma en est un exemple, tout comme la photographie, le cirque, la littérature ou même l’art lui-même. « On est en train de refaire le débat qu’il y avait sur l’art contemporain avec l’urinoir de Duchamp et les ready-made : est-ce qu’on peut dire a priori ce qu’est une œuvre d’art ? » appuie Checola.

Alors que de simples objets du quotidien sont utilisés comme œuvres, comment définir l’art ? Tout réside dans l’intention. C’est ce qu’ont tenté de démontrer à l’époque les plasticiens, avec en tête de proue Marcel Duchamp. Aujourd’hui, cela est accepté : s’approprier un objet et lui insuffler une intention artistique suffit à faire une œuvre. Ainsi, oui le jeu vidéo peut être une œuvre, mais ne l’est pas à tous les coups. « Fifa, par exemple, ne pourra jamais prétendre à un statut d’œuvre parce qu’il n’y a pas d’intention ou d’enjeu artistique. »

« La presse généraliste doit se placer sur le jeu vidéo »

Pendant longtemps, le grand public et les médias traditionnels ont regardé d’un mauvais œil la montée du jeu vidéo. Et la façon dont s’est structurée l’industrie, « de façon autonome, voire même autiste », selon Checola, n’a pas aidé. Ancien journaliste spécialisé dans le domaine, il lui était d’abord demandé d’axer « sur l’aspect économique » : « À l’époque, cela m’énervait parce que je voyais déjà la vision artistique derrière ».

Heureusement, les choses ont bien évolué. Le jeu vidéo est de plus en plus jugé à sa juste valeur. Si bien que « pour Wanderer on a eu des prix très inattendus, par exemple au Festival du livre pour enfants à Bologne. La BnF a aussi salué notre travail », se félicite Laurent Checola. Un retour impensable, il y a de cela quelques années. De plus en plus de média se dotent de leur propre section dédiée aux jeux vidéo et font appel à des journalistes spécialisés. Mais l’un d’eux se démarque tout particulièrement : Arte.

« Il s’agit de l’un des seuls acteurs en France à s’être implanté de façon pérenne dans le secteur », explique Checola. Si France Télé s’est essayé au jeu vidéo, il ne s’agissait que d’expériences ponctuelles. Pour Arte, il s’agit d’une volonté qui s’étend dans le temps. Cela fait presque 10 ans que le groupe est devenu un acteur du jeu vidéo : « Il y a un vrai petit écosystème qui s’est créé » selon Laurent Checola.

Ce nouvel acteur, et bien d’autres, visent à mettre la lumière sur des productions indépendantes alternatives. Une démarche salutaire pour le jeu vidéo qui puise souvent toute son originalité et son potentiel artistique dans de petits jeux, manquant de visibilité. Oui, le jeu vidéo peut être plus que du simple divertissement. Il suffit de jeter un œil au jeu indépendant et des festivals tels qu’A MAZE. pour le voir. C’est « l’avant-garde, de la R&D mais créative » conclut Checola.

Yael Kunz

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