Tatiana vejic: célébration des corps au temps du covid-19

Tatiana a 24 ans. Elle étudie le théâtre et le jeu de l’acteur à l’école du Cours Florent située dans le 19ième arrondissement de Paris. Une passion mise à mal par l’arrivée surprise du Covid-19, qui a chamboulé sa méthode de travail et remis en question sa place et sa motivation dans le monde du théâtre. Pour CultureXchange, elle se confie.

Tatiana Vejic par Nicolas Kartinka

CultureXchange: Bonjour Tatiana Vejic. Tout d’abord merci d’avoir accepté cette interview. Est-ce que tu pourrais me parler de ce que tu fais dans la vie, aux Cours Florent ?

Tatiana Vejic: J’ai repris les Cours Florent il y a peu de temps. Je suis revenue parce que je suis dans deux travaux de fin d’études, et pour pouvoir jouer dans des pièces présentées par le Cours Florent j’étais obligée de réintégrer l’école. Mes potes m’ont poussé à revenir. J’avais abandonné parce qu’il y avait eu une rupture pendant le premier confinement, j’avais oublié ce que c’était que d’être sur scène, j’avais l’impression que je pouvais m’en passer.

CultureXchange: Tu peux me parler de ce premier confinement et de comment tu l’as vécu par rapport au théâtre, à ta motivation ?

Tatiana Vejic: On se filmait et on envoyait nos scènes filmées au groupe de classe. On a appris à manier les logiciels de montage vidéo et audio, on avait pas le choix, il fallait changer nos méthodes de travail. C’était dérangeant. J’écrivais beaucoup à ce moment-là, sur ce que je ressentais, sur ce que j’étais. Je me suis dit ; le toucher, les odeurs, les étreintes, cette tension, ça me manque tant. Je me souviens avoir écrit : Ces derniers temps je suis fatiguée, sans être épuisée. Je commence à être engourdie, de sommeil, de fatigue, de lassitude. C’est sans doute une des sensations les plus pénibles. J’avais d’ailleurs relevé cette très belle phrase de Bernard-Marie Koltès :

« Je suis vivant sans vivre en moi, et si puissant est mon désir que je meurs de ne pas mourir. ».

Je me souviens m’être dit, dans ma solitude et mon isolement : Si personne ne me touche je me changerai en pierre. Pendant le confinement, pendant mes sorties, à cause de ma méfiance, je ne respirais pas l’air de la personne qui passait à côté de moi, j’avais peur. L’isolement, les médias en continu, ça nourrit une peur irrationnelle.

CultureXchange: Comment s’est passée la reprise des cours après le déconfinement ?

Tatiana Vejic: On a repris la rentrée mi-août, il y avait le masque, le gel pour les mains, la distanciation, le nettoyage des chaises. Tous les endroits pour répéter fermés, et en plus cette méfiance entre les gens qui ne se touchent plus, qui ne se font plus la bise. Tout ça, ça m’a complètement démotivé. Je n’arrivais plus à apprendre mes textes. Le spectacle de fin d’année était en septembre, c’était une fin d’année bizarre, on était obligés de penser un spectacle où il n’y aurait pas besoin de contact physique et le minimum de scènes à plusieurs. On a choisi beaucoup de monologues surtout. On n’avait pas le droit à des costumes, de se changer, donc fallait trouver une tenue pour les trois spectacles qui s’enchaînaient. Ces contraintes nous ont amené à une sorte de dépouillement. On n’avait même pensé à faire un live de notre pièce pour la diffuser, parce que pour chaque spectacle on avait droit à 30 personnes maximum, pour une classe de 35 personnes. Donc beaucoup de gens n’ont pas pu venir. Ce qui est choquant c’est de jouer devant un public de personnes complètement masquées, tu ne vois pas les expressions, c’est hyper dérangeant.

CultureXchange: Donc après cette fin d’année complètement chamboulée, tu as décidé d’arrêter ?

Tatiana Vejic: Ouais. Mais j’ai retrouvé les sensations du théâtre au moment de la représentation, c’était le moment où on avait le droit d’enlever les masques. J’avais déjà pris ma décision avant, et le fait que les théâtres soient fermés fait que tu oublies pourquoi tu fais ça. D’ailleurs, la dernière pièce que j’avais vu c’était La ménagerie de verre mis en scène par Ivo Van Hove avec Isabelle Huppert. Le lendemain, on était confinés.

CultureXchange: Est-ce que tu penses que le sens de « communauté » et de passion est plus fort que la démotivation que tu as pu ressentir quand tu avais arrêté ?

Tatiana Vejic: Oui, parce qu’il y avait un tel isolement en arrêtant les Cours Florent. Je suis revenue parce que j’aime le théâtre mais aussi parce que j’avais besoin des gens. J’ai besoin des gens. Et puis c’est quand même quelque chose d’exceptionnel où tu travailles avec tes potes. On s’est tous unis cette dernière année, on est devenus un noyau dur qu’on continue à explorer avec des projets.

CultureXchange: Depuis que tu as repris le Cours Florent, tu sens l’impact du Covid-19 sur vous, sur votre travail ?

Tatiana Vejic: De mon point de vue, j’ai zappé. J’ai zappé qu’il y avait le Covid. Les journées sont tellement pleines, on travaille, on écrit. Le truc qui sauve c’est qu’on se retrouve toujours chez quelqu’un, et même si les cafés étaient ouverts on n’y serait pas allés. Je pense que ce COVID mine de rien t’incite à faire des choses simples avec les gens, même si on aurait tendance à dire que ça désunit.

CultureXchange: C’est une chance d’appartenir à un groupe solide, à un « noyau » comme tu l’as évoqué plus tôt.

Tatiana Vejic: Oui. Mine de rien, ça nous apprend à prendre soin de nos relations sociales, amicales. Ce dont je suis rendue compte, c’est que ce Covid fait que tu t’éparpilles moins. Tous les trucs de divertissements sont fermés, donc si je ne peux pas rencontrer d’inconnus, je dois prendre soin de l’essentiel. J’ai des bons potes avec qui je vais travailler pendant des mois. J’ai appris à faire connaissance de manière plus approfondie avec les gens. Cette période m’a permis de me rendre compte que j’ai envie d’écrire pour les gens. Je suis moins passive, j’ai envie de créer des évènements, de me motiver pour que les choses se passent. Pareil pour le travail.

CultureXchange: Compte tenu de la situation de l’épidémie, comment faites-vous au sein de ce groupe-là ? Prenez-vous quand même des mesures d’hygiène, des précautions ? J’imagine qu’il est compliqué de répéter en prenant compte de tout cela.

Tatiana Vejic: Non. Au début il y avait un délire avec le gel hydroalcoolique, on ne se touchait pas trop. Là, c’est fini. C’est impossible de vivre sans toucher l’autre qu’on voit souvent. Surtout dans ce milieu-là.

CultureXchange: Vous pensez à votre comportement, et ce que ça peut causer ?

Tatiana Vejic: Plus du tout. Je suis sortie de cette torpeur. Je fais attention avec mes parents, avec ma grand-mère, bien sûr. Tous les gens que je fréquente font quand même attention, mais tu ne peux rien prévoir. Cette méfiance prend trop de place. Si tu veux vraiment reprendre une vie active il faut arrêter de trop y penser. On a tendance à oublier le Covid quand on est avec des gens, qu’on s’isole loin. Par exemple là ce week-end on était en tournage à la campagne, on était entre nous et en rentrant à Paris on s’est dit : ça y est on doit remettre le masque. Tous ces moments vécus sans masques sont les plus intenses. Les précautions, ça détruit toute l’intensité des moments que tu devrais avoir. A partir de quel moment ça décolle quand t’es masqué autour d’une table, avec de la distance, avec tes potes ? Tout devient plus fade.

CultureXchange: Merci Tatiana. Merci pour ta franchise et ces confessions.

Tatiana Vejic: Merci à vous !

Propos recueillis par Vanille Delon

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