COVID19: LES ETUDIANTS ONT LEUR MOT A DIRE

Éternels oubliés des discours politiques autour de la pandémie, les étudiants vivent pourtant une période critique. Ils habitent, pour la plupart seuls, loin de leurs parents et n’ont pour seul confort les interactions sociales qui, aujourd’hui, ne sont plus. En cette fin d’année macabre, ils sont  désabusés et lessivés. Afin de comprendre leurs maux spécifiques, CultureXchange a interrogé Inès Fandjoumon, étudiante de 20 ans.

Inès Fandjoumon, quelques jours avant l’annonce du confinement. © Emilie D’alva

Début 2020, alors que nombreux célébraient le début d’une nouvelle décennie, Inès Fandjoumon préparait ses dossiers pour différents Masters. Après une licence en Arts-Plastiques au Centre Saint-Charles, elle comptait se diriger vers les métiers de l’édition. En juin dernier, lorsqu’elle reçoit des lettres d’acceptation pour deux Masters (Lettre Moderne et Arts Plastiques) elle décide de se lancer dans un double cursus sans imaginer que cette double dose de travail se ferait en pleine deuxième vague et via des sessions zoom. 

CultureXchange: Bonjour Inès. Comment vas-tu aujourd’hui? 

Inès Fandjoumon: “Aujourd’hui ça va. C’est une bonne journée. Je me suis réveillée un peu tôt mais on va essayer de pas trop se plaindre.”

CultureXchange: Au moment où on se parle, où es-tu? 

I.F: “Je suis dans mon studio de 30m², à Paris.”

CultureXchange: Pourquoi t’es-tu levée aussi tôt? 

I.F: “Alors, j’ai eu cours ce matin. Là je suis entre deux cours d’ailleurs. Ce matin j’avais un cours qui s’intitule Lecture d’un auteur du 20e siècle et dans deux heures j’ai un partiel d’Anglais pour mon master d’Arts Plastiques. Donc je t’avoue que je suis assez dispersée.”

CultureXchange: Justement, explique-nous comment tu jongles tes deux formations en plein confinement.

I.F: “C’est un peu compliqué mais ça va. Quand j’ai préparé mes dossiers en juin, Paris était déconfiné donc j’avais assez hâte de retourner à la fac avec un challenge en plus. Ma première inquiétude était l’organisation parce que mes deux facs (Paris I et la Sorbonne Nouvelle) sont à l’opposé l’une de l’autre. J’étais plus angoissée par l’organisation de ma vie quotidienne et des mes deux emplois du temps. Aujourd’hui, avec le confinement, j’enchaîne beaucoup de cours sur zoom. J’enchaîne les cours d’arts plastiques et de lettres modernes tous les jours. Je n’ai pas le temps de prendre de pause. Mon cerveau a parfois du mal à faire la différence et la part des choses. Entre les professeurs et les devoirs à rendre, je suis souvent assez perturbée. Je me suis déjà présentée à des cours zoom de lettres modernes quand j’avais cours d’arts plastiques par exemple. Classique.”

CultureXchange: Parle nous de la manière dont les professeurs et le personnel universitaire gèrent cette situation inédite

I.F: “J’hésite à avoir un avis négatif ou positif tranché sur la question. Ce qui est sûr c’est qu’ils ont du mal à s’adapter à la situation actuelle. Les professeurs font cours en ligne comme ils le feraient en présentiel. Ils s’attendent à ce que les étudiants soient aussi productifs que pendant une situation normale. Ils n’arrêtent pas de nous répéter qu’ils sont conscients de la particularité de cette situation, sans pour autant implémenter des changements. C’est très dommage. Ils nous bombardent de mails à toute heure, ce qui est particulièrement anxiogène.”

On ne parle pas assez de la précarité étudiante. C’est un peu une blague de dire que les étudiants galèrent mais la situation  devient critique. J’en ai eu conscience pendant ce confinement en voyant certaines personnes de mon entourage souffrir financièrement.

Culturexchange: Te sens-tu lésée dans ton éducation dans ces circonstances particulières?

I.F: “Je n’utiliserais pas le mot lésée. J’ai de la chance d’être en Master, donc je connais déjà le système. En L1, j’aurais sûrement eu du mal. Par contre on sent que les professeurs sont plus irritables, plus stressés et donc moins patients avec nous. Ce qui nuit à la qualité des cours. Ils sont habitués à voir des mains levées et les visages de leurs élèves et doivent aujourd’hui interrompre leurs cours pour consulter les questions posées dans le chat zoom. Ce qui les agace, et on le ressent. Surtout, ils sont soûlés à l’idée de se retrouver confrontés à des écrans noirs pendant trois heures (dont le mien, si je suis honnête).”

CultureXchange: D’après toi, dans quel domaine l’institution universitaire a-t-elle échoué?

I.F: “Les universités françaises n’ont pas assez pris en compte la santé mentale des étudiants. La vie étudiante a déjà son lot de difficultés. Le COVID19 n’a fait que les amplifier. Les étudiants vivent pour la plupart loin de leurs parents, ils comptent sur les interactions sociales pour se créer une bulle d’air. Avec le confinement, la solitude joue sur la santé mentale. Aussi, les universités devraient travailler sur leur communication parce que les informations primordiales ont tendance à se perdre. Les dates de rendus, la tenue des examens, les aides financières, on n’est jamais au courant.”

CultureXchange: Quel impact a eu le confinement sur ta santé mentale? 

I.F: “Globalement, j’ai pu faire face. Il y a eu quelques moments un peu compliqués. Les trois dernières semaines ont été difficiles. Je me suis sentie submergée par tous les travaux que je devais rendre. Je travaillais tout le temps. J’enchaînais cours et rendus. Et dans un 30m² c’est compliqué de différencier son espace de repos et son espace de travail. Mais ça va beaucoup mieux aujourd’hui. J’essaye de relativiser parce que je suis dans une situation privilégiée. J’ai un toit, je fais des études qui me plaisent, j’ai des parents qui sont loin, mais qui me soutiennent financièrement et moralement. J’ai conscience de mes privilèges. Surtout en ce moment”

CultureXchange: As-tu senti un impact sur ta santé physique? 

I.F: “Je faisais un peu de sport en salle avant le confinement. Avec la fermeture des salles, ça fait plusieurs mois que je n’y ai pas mis pied. C’était mon moment à moi, et ça me manque un peu. Mais bon, c’est le seul bémol de mon confinement, donc  je me considère très chanceuse.”

CultureXchange: Pendant ces derniers mois, beaucoup d’étudiants ont bravé l’interdiction de ne pas se rassembler pour manifester contre les violences policières. Qu’en penses-tu?

I.F: “J’y étais. Le 13 juin dernier j’étais à République et j’ai participé à la manifestation contre les violences policières. Je tenais à honorer Adama Traoré et les victimes de brutalité policière. Je me sens particulièrement concernée parce que je fais partie de la jeunesse noire de France, de ceux qui sont stigmatisés et violentés tous les jours. COVID ou pas je me dois de le faire pour ceux qui ne sont plus là ou qui sont dans l’incapacité physique d’y aller. J’estime que c’est mon devoir.”

Inès Fandjoumon, le 13 juin dernier, à la manifestation contre les violences policières. © Serena G.

CultureXchange: As-tu hésité avant d’aller dans une manifestation aussi dense en pleine pandémie? 

I.F: “Pour être honnête, la priorité n’était pas le Covid. Pour une fois, j’y pensais pas.  Les familles des victimes, les activistes qui mettent leur vie en danger tous les jours pour le combat y étaient. Pourquoi pas moi? “

CultureXchange: Avais-tu déjà participé à une manifestation avant le 13 juin? 

I.F: (hésitations) “Non.”

CultureXchange: Qu’est-ce qui était différent cette fois-ci? 

I.F: “Je pense que cette pandémie a mis la lumière sur ces maux sociétaux. Nous ne pouvons plus faire semblant de pas les voir et rester devant sa télévision sans rien faire.”

CultureXchange: Comment réagis-tu quand tu vois que les étudiants sont à peine mentionnés dans les discours du président de la république concernant la pandémie? 

I.F: “J’en suis assez étonnée. On ne parle pas assez de la précarité étudiante. C’est un peu une blague de dire que les étudiants galèrent mais la situation  devient critique. J’en ai eu conscience pendant ce confinement en voyant certaines personnes de mon entourage souffrir financièrement. Pour la première fois je me suis déplacée afin de donner des denrées alimentaires aux permanences mis en place pour les étudiants précaires. Et c’est en faisant ça que je me suis rendu compte à quel point nous sommes une catégorie de la population fragile.”

Culturexchange: On va finir cette interview sur un ton un peu plus léger. Quel a été pour toi le meilleur moment du confinement? 

I.F: “Le déconfinement?” (rires)

CultureXchange: Les films ou les séries qui t’ont permis de tenir? 

I.F: “J’avais lu quelque part, bien avant le confinement, que pendant les périodes d’angoisse, c’était assez réconfortant de revoir des séries qu’on connait par coeur. Du coup je me suis refait les huit saisons de The Office.

CultureXchange: Quels artistes ou chansons t’ont donné de l’espoir en ces temps sombres? 

I.F: “Pendant le confinement j’écoutais deux chansons en boucle: Superheroes du rappeur Stormzy et Yellow de Aminé.”

Clip de Superheroes de Stormzy sorti en plein confinement.

CultureXchange: Et pour finir, as-tu un livre à nous conseiller si un troisième confinement est annoncé? 

I.F: “J’en ai sept (rires). J’ai relu toute la saga Harry Potter ces derniers mois. Comme pour The Office, lire ces livres dont je connaissais la fin était assez rassurant. Et puis ils sont synonymes de triomphe et d’espoir, choses dont on a besoin en ce moment.”

Propos recueillis par AL

*photo à la une: © Panthéon sorbonne

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