Confiné à la rue – Entretien avec un sans-abri

Entre manque de contact humain, difficultés du quotidien et ventre vide, vivre dehors est devenu plus rude qu’à l’accoutumé pour Farid*. Il revient avec nous sur cette année difficile.

Cet entretien a été réalisé auprès d’un bénéficiaire habitué de l’association Dans Ma Rue, qui vise à recréer le lien social avec les personnes SDF ©Dans Ma Rue

300 000… C’est le nombre alarmant de SDF recensés par la Fondation Abbé Pierre. Il y a 8 ans, on comptait moins de 150 000 sans-domicile… Une augmentation terrible, qui a sans doute été accentué avec la précarisation causée par la crise actuelle. Mais comment le confinement et la pandémie ont touchés ce qui étaient déjà à la rue, les grands « oubliés du confinement » ? Farid* nous délivre son ressenti face à cette année chaotique.

Méfiant et mal à l’aise à l’idée d’être identifier comme sans-abri, Farid* a préféré témoigner anonymement. Les noms ont donc été changés afin de respecter son souhait.

CultureXchange : Parle-nous un peu de toi.

Farid* : « Moi c’est Farid*. Ça fait 30 ans que je suis sans domicile. Je suis un vétéran de la rue (rires). De base, je viens de Bretagne. J’ai huit frères à qui je ne parle plus et mes parents sont probablement morts à l’heure qu’il est, je ne sais pas… J’ai coupé les ponts avec ma vie d’avant à partir du moment où ils m’ont jeté dehors. Trop turbulent qu’ils disaient… Enfin voilà… Maintenant je suis ici, c’est mon chez moi. Les gens s’arrêtent, me connaissent… »

CultureXchange : Difficile de passer à côté, t’as une voix qui porte et qui en a énervé plus d’un non ?

Farid* : « Je ne vois pas de quoi tu parles…(rires) Mais c’est vrai que j’ai reçu quelques œufs dans la tronche parce que je criais un peu fort. Et même pas frais en plus ! »

CultureXchange : Avec l’arrivée de la pandémie et du premier confinement, qu’est-ce qui a changé pour toi ?

Farid* : « Oula… C’était pas joli à voir… Au début, avec les toilettes publiques et les bains-douches fermés, côté hygiène c’était pas ça… L’avantage c’est qu’on pouvait se reconnaître de loin, rien qu’à l’odeur. (rires) Là j’en rigole, mais à l’époque ça ne me faisait pas bien rire. Puis c’était triste… Les rues vident… Moi j’aime rire et parler aux passants, ça fait passer mes journées plus vites. Heureusement qu’il restait quelques associations pour venir nous voir. Puis, pour faire la manche, c’est pas évident non plus… Le peu de gens que l’on croisait étaient trop méfiants pour nous approcher et donner. Puis avec la peur de la maladie, certains ont complétement déraillés. Une fois, je parlais avec des bénévoles et un gars est arrivé pour leur dire « Ne restez pas avec eux. Ce sont des parasites qui propagent le Corona. » Du coup, j’ai fait mine de lui courir après (rires)… Puis avec ce confinement, j’ai du dire au revoir aux plats des mes petites mamies… »

CultureXchange : Tes petites mamies ?

Farid* : « Ce sont des personnes âgées qui m’apportent régulièrement de bons petits plats cuisinés. En échange, je les aide à porter leur course. Un échange de bon procédé en somme. Mais avec le virus, elles restent chez elles et je les comprends. Je ferais pareil si seulement j’avais un chez moi… »

CultureXchange : Et par rapport au virus, est-ce que tu te considères comme vulnérable ?

Farid* : « Il paraît que le virus n’aime pas ceux qui fument et qui boivent. Alors, moi je suis tranquille. Je suis immunisé. Je vais même doubler les doses maintenant que c’est bon pour la santé. Prescription du médecin ! (rires)« 

CultureXchange : Le gouvernement a ouvert des nouvelles places d’hébergement. Tu as pu en bénéficier ?

Farid* : « Ah… Les cellules ? (rires) On m’a proposé une place, oui. J’ai demandé si Olivier* pouvait venir avec moi. Tous les deux, on est tout le temps ensemble. C’est mon camarade de rue, mon ami. Ils ont refusé. Du coup, je lui ai laissé ma place. Il en avait plus besoin que moi… Tu sais ce confinement ça l’a vraiment abîmé. Il fait des crises d’épilepsie, souvent. Parfois, pendant ses crises, il se fait dessus. Et puis, il peut mal tomber. Et les crises, ça lui attaque le cerveau au fur et à mesure. Il a plus toute sa tête maintenant… Enfin tu vois le topo… J’ai cru qu’il allait me péter entre les mains pendant ce confinement. Donc oui, je lui ai laissé ma place. Mais bon, il l’a pas gardé longtemps… Le fait de se retrouver tout seul et puis les contraintes… On est plus fait pour être enchaîné, tu sais. Les règles, les couvre-feux… On ne sait plus les respecter. C’est comme ça quand tu vis depuis des années hors de la société. »

CultureXchange : Et pendant le deuxième confinement ?

Farid* : « Quel deuxième confinement ? (rires) La seule différence avec avant, c’est que les gens sont masqués. Et que le kebab d’en face est fermé. Le type qui le tient est comme un ami et ils nous offraient un menu de temps en temps. L’odeur de la friture et le gras de la mayo me manque. J’ai hâte que ça ré-ouvre. (rires)« 

CultureXchange : Si tu pouvais dire quelque chose au gouvernement, que leur dirais-tu ?

Farid* : « Qu’ils viennent… Qu’ils viennent voir comment c’est ici. Regarde Olivier*, il a travaillé, il a rien fait de mal dans sa vie… Et pourtant, il est là, sans rien… Pas de sous, pas de toit, pas de vêtements propres… Et il va mourir comme ça, il va mourir ici. Tu trouves ça normal ? C’est ça que j’aimerais leur dire… »

CultureXchange : Un mot de la fin ?

Farid* : « J’ai une blague ! C’est deux éléphantes au bord de l’eau en pleine canicule. Une propose « Viens on se baigne ? » « Non je peux pas… J’ai mes règles… » répond l’autre. « Et ben fais comme moi, mets un mouton ! » (rires)… Il ne nous reste plus que ça ici : la joie de rire. »

Propos recueillis par Yaël KUNZ, bénévole chez Dans Ma Rue.

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