Mahi Binebine “C’est bien d’écrire, mais il est encore mieux de réagir sur le terrain !”

Un des plus célèbres peintres et artistes visuels marocains actuels, Mahi Binebine vient de remporter le Prix Méditerranée de littérature 2020, pour son dernier roman publié “Rue du pardon“. Mahi Binbine nous parle de ce roman, révèle un pan de sa vie professionnelle et personnelle, dévoile ses ambitions de valoriser l’espace culturel au Maroc et aborde ses projets futurs.

Né en 1959 à Marrakech, Mahi Binebine s’est installé à Paris en 1980 pour poursuivre ses études de mathématiques, puis y enseigner cette discipline pendant huit ans. Ensuite, Mahi Binebine s’est consacré entièrement à l’écriture et la peinture. Mahi Binebine a vécu cinq ans à New York, où ses peintures font partie de la collection permanente du musée Solomon R. Guggenheim. En 2002, Mahi Binebine est retourné à Marrakech, où il s’est installé et travaille actuellement.
La Rue du Pardon“, publié par STOCK le 9 mai 2019, nous emmène dans l’ancienne Médina de Marrakech, un endroit où Mahi Binebine a passé son enfance. Un quartier où l’on rencontre des gens spéciaux et incroyables, où les rues raisonnent d’une musique envoûtante.

Pouvez-vous nous parler un peu de votre dernier roman ?
La Rue Du Pardon raconte l’histoire de Hayat, une femme qui a grandi dans un modeste quartier de Marrakech au sein d’une famille pauvre qu’elle a vite fait de quitter pour découvrir la vie sous l’aile d’une danseuse. Avec cette Chikha (geisha marocaine, chanteuse, danseuse) Hayat découvre une nouvelle vie où la danse et le chant bouscule l’interdit.
Le choix de ce thème n’était pas fortuit, j’avais envie de rendre justice à ces femmes et au bonheur qu’elles insufflent à la population marocaine. Ce sont des femmes qui ont fait avancer la cause féminine dans ce pays. Elles s’habillent comme elles veulent, elles se maquillent, elles se comportent un peu comme le font les hommes. Et déjà là, c’est une revendication d’égalité. Et donc, j’ai écrit ce livre pour leur rendre hommage, pour dénoncer cette schizophrénie que nous avons et qui perdure encore aujourd’hui. Car écrire contribue à changer les choses. Et c’est ce que nous avons fait avec Nabil Ayouch à partir des Etoiles de Sidi Moumen (Un livre qui raconte la vie et l’enrôlement des jeunes kamikazes qui ensanglantèrent Casablanca le 16 mai 2003). Ensemble nous avons ouvert ce premier centre culturel pour les enfants des bidonvilles. Aujourd’hui on en a quatre d’ouverts et on en ouvre deux bientôt. Donc cela a du sens, écrire sert à quelque chose.

Pouvez-vous nous parler des ensembles d’actions que vous menez dans ces centres ?
Nous avons dans chaque centre à peu près 1000 enfants et dans chaque centre il y a une salle de cinéma de 200 places, une salle de musique avec tous les instruments musicaux, une salle de peinture, et une salle de danse. Nous leur apprenons également l’allemand, l’anglais, l’espagnol, et le français. Nous avons un petit studio d’enregistrement à Sidi Moumen où les jeunes rappeurs viennent enregistrer leur musique. Plutôt que de laisser les jeunes traîner dans la rue, dans les bidonvilles et se faire manipuler par ces mafias pseudo religieux qui les embrigadent et les enrôlent, nous les ramenons chez nous où nous leur apprenons à aimer l’autre, à aimer la culture de la vie parce que les autres leur apprennent la culture de la mort. Le centre de Casablanca ne peut pas accueillir plus que 1000 enfants, on aurait eu dix centres, ils auraient été pleins mais c’est de gros budget 150 000 euro par an/ centre. Nous avons ouvert un autre centre à Béni Makada dans un bidonville à côté de Tanger qui a été aussi envahi par les gamins. Ils viennent respirer chez nous, ils apprennent à danser. Ils apprennent à chanter, ils regardent des films, et lisent des livres. Ils ont des ordinateurs avec internet sur place, il y a des cafètes où ils peuvent prendre un thé gratuitement ou un café. Nous avons ouvert un centre à Fez “Les Étoiles de La Médina”. Là aussi pareil, et puis le quatrième à Agadir “Les Étoiles de Sousse” et deux autres prochains centres. Il y aura un à Essaouira et un à Marrakech.

Comment vous parvenez à financer une initiative comme celle-ci ?
Il y a beaucoup d’organismes internationaux qui nous aident, il y a également des donateurs marocains. Il y en a une qui donne 400 000 euros par an. Aujourd’hui, l’état commence à vouloir nous aider financièrement. Les aides nous permettront de créer une dizaine d’autres centres au Maroc et puis exporter le projet en Afrique. On voudrait aller en Tunisie, en Algérie, Sénégal, et au Cote d’Ivoire. C’est possible puisque deux artistes ont réussi à faire six centres. C’est possible de multiplier ces centres avec de l’aide de l’état.

Quel est le message que vous transmettez aux jeunes de ces centres?
Il ne faut pas être riche pour réussir. C’est ce que nous le disons, Nabil Ayouch était fauché, il vient de Sarcelles. Ma mère était secrétaire avec sept enfants. Mon père était parti quand j’avais trois ans. On n’avait rien, pourtant ces jeunes me voient dans une belle voiture, ils me voient à la télévision, je deviens un exemple pour eux. Je leur dis « toi aussi tu peux y arriver, travaille ! ». Sidi Moumen est un cloaque où il n’y a rien, les enfants plantent les arbres du jardin situé autour du centre de Sidi Moumen. Je leur dis « Tu vas planter ton arbre et on va l’appeler par ton nom. » C’est terrifiant les bidonvilles ! Cela fait sept ans que notre centre existe, il y a des arbres énormes, il y a des bancs. Ce qui veut dire qu’on peut arranger la vie même quand on n’a rien.

Encouragez-vous d’autres artistes à prendre l’initiative ?
J’ai travaillé pendant quinze ans à “Al Maqam Taqafi” “Le Lieu Culturel”, une résidence d’artistes à Tahanout. On prenait des jeunes artistes en résidence pendant trois à quatre mois. Nous organisons une exposition et on les fait participer. Il y a plusieurs artistes qui sont passés par chez nous. On leur dit « c’est vous la relève, nous sommes vieux

Merci Mahi Binebine!

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