Ayo Edebiri est beaucoup plus que la nouvelle voix de ‘Missy’

Etudiante-serveuse devenue actrice-scénariste, Edebiri s’est fait connaître notamment après l’annonce qu’elle remplace Jenny Slate dans la quatrième saison de Big Mouth (2017- ) sur Netflix. Cependant, elle se révèle une force avec laquelle il faut compter, en dehors de son dernier rôle.

Ayo Edebiri à Taking the Stage, un événement mettant en avant les femmes humoristes. © Comedy Central

« Rosa Parks a donné sa vie pour que moi je puisse sortir avec des DJs blancs, qui ont pour seul but de devenir des DJs encore plus blancs et plus forts. » A 24 ans, Ayo Edebiri s’est déjà bien positionnée pour devenir la prochaine grande humoriste états-unienne. Amenant son style singulier et sa personnalité unique sur scène, ainsi que sur les petits écrans, elle représente une nouvelle génération dans la comédie américaine.

Avec sa coiffure naturelle et sa chemise pressée — toujours bien rentrée dans son pantalon taille haute — Edebiri partage ses réflexions sur le plateau avec un beau grand sourire peu importe le sujet. Ou bien, quand ce n’est pas avec un grand sourire, c’est avec ses gestes de main. Ses mains ne cessent de bouger pendant qu’elle vous raconte le flux de ses pensées à la #nofilter. Elle fait des sauts à travers la scène avec un mélange de peps et d’angoisse palpable, de façon que tous les milléniaux doivent s’y identifier immédiatement. Et comme si c’était un tour de magie sans qu’on s’aperçoive, elle nous surprit en nous révélant d’un coup dans un nouvel endroit complètement inattendu. 

Voici le mécanisme du génie que nous fournit Ayo Edebiri : humoriste, comédienne, scénariste et féministe intersectionnelle dévouée. D’une part, elle se ridiculise toute seule dans la tradition d’abjection féminine que nous connaissons si bien. D’autre part, elle prononce à haute voix tous les sentiments qu’elle doit cacher avec une jovialité sincère qui la protège en même temps — la gaïté des opprimé.e.s.

Elle parle ouvertement de son anxiété, sa dépression, ses périodes dissociatives et son désenchantement. Elle nous fait rire en travaillant l’équilibre délicat entre la bêtise et l’éloquence humaine.

En effet, ce n’est pas seulement la génération Y qui lui prête son attention. Avec très peu de performances disponibles en ligne, nous voyons bien en effectuant une première recherche sur YouTube que les sets de Edebiri pour la chaîne américaine Comedy Central ont déjà atteint près d’un million de vues en seulement un an. Les deux premiers épisodes de la web-série qu’elle a lancé cet été avec co-star Rachel Sennott ont également gagné des centaines de milliers de vues, alors que le projet s’est annoncé sans publicité en plein confinement. Ce ne sont pas les même chiffres que recueillent les Kardashians, bien sûr, mais c’est néanmoins impressionnant venant d’une jeune humoriste au tout début de sa carrière, sans aucune notoriété précédente.

Alors d’où elle sort cette Ayo ? « Je viens du magnifique havre Caucasien qui est Boston, Massachussetts. A tous les blancs dans la salle, bonjour, très heureuse de vous revoir. Vous n’avez pas du tout changé.* » C’est ainsi qu’elle commence son tour sur scène chez Clusterfest, un festival de comédie et musique présenté par Comedy Central à San Francisco en 2020. Edebiri raconte à Forbes parmi d’autres son enfance « très pentecôtiste » avec ses deux parents immigrés. A part cette éducation religieuse, elle dit qu’elle a été attirée par la comédie dès le plus jeune âge.

C’est en déménageant à New York qu’elle s’est rendue compte qu’elle pourrait en faire une carrière, notamment après avoir rencontré plusieurs femmes noires qui ont déjà réussi. Cette expérience était fondamentale pour qu’elle arrive à se projeter dans l’industrie, n’ayant vu « que de mecs blancs et de femmes blanches » dans ses groupes d’improvisation.

Ses parents insistaient qu’elle se prenne au sérieux et qu’elle traite sa passion comme un véritable travail. Après avoir obtenu une licence d’enseignement, Edebiri a pris son courage à deux mains et s’est dédiée entièrement à son rêve. En plus de son travail à temps-plein dans la restauration, elle se mettait à écrire, ainsi qu’à performer le plus souvent possible. Bientôt après, elle se rejoignait aux scénaristes de plusieurs séries comiques (Sunnyside (2019), The Rundown with Robin Thede (2017-2018)).

Elle explique que c’est son côté « vraiment ringard » qui lui permet d’incarner le rôle de Missy dans la série animée Big Mouth (2017- ). A part ses stand-ups, c’est cette opportunité en particulier qui lui a fait un peu plus de buzz que d’habitude. Missy est une adolescente métisse un peu naïve avec le vocabulaire d’une chercheuse postdoctorale. Elle a été joué par l’actrice blanche Jenny Slate dans la version originale jusqu’à la quatrième saison sortie cette semaine sur Netflix.

Missy dans la saison 4 de Big Mouth. © Netflix

Slate a renoncé sa place dans ce dessin animé pour adulte, malgré son grand succès, pour des raisons politiques. « Au début de la série » explique-t-elle dans son poste Instagram, « je me suis dit que c’est permissible que je joue le rôle de ‘Missy’ parce que sa mère est juive et blanche — comme moi. Mais ‘Missy’ est aussi noire, et les personnages noirs dans les dessins animés devraient être incarnés par des personnes noires. »  Elle conclut son communiqué qui date du 24 juin 2020 (un mois après l’affaire de George Floyd) par les phrases suivantes : « Je suis sincèrement désolée. Les voix noires doivent être entendues. Black Lives Matter** ».

Effectivement, c’est la voix de Ayo Edebiri que nous entendrions à partir de l’avant-dernier épisode de la quatrième saison. Le hasard a voulu qu’elle avait déjà commencé à travailler en tant que scénariste sur la cinquième saison de Big Mouth lorsqu’elle était sélectionnée pour remplacer Slate. Malgré son poste, elle a quand même dû préparer une audition comme d’autres actrices. Finalement, c’était le rôle parfait pour Edebiri, d’après co-créateur Andrew Goldberg. Il s’avère que l’une des co-créatrices Jennifer Flackett avait aussi trouvé le bon moment pour faire la transition entre les deux voix plus tôt que prévu.

« Mes parents n’ont jamais pu faire ce qu’ils voulaient vraiment; ils allaient juste au boulot. Eux, ils m’ont dit, si tu veux le faire, vas-y, fonce ! Donc là, je fonce ! » raconte Edebiri dans son interview avec Variety. Et c’est exactement ce qu’elle fait. En plus de son podcast « Iconography », la jeune créatrice a plein d’autres projets en marche. Elle coproduit la prochaine série animée de Tina Fey et Robert Carlock (Mulligan), joue le rôle principal dans encore une autre série animée Netflix et apparaîtra à l’écran, ainsi que dans la liste de scénaristes pour la deuxième saison de la série « Dickinson », crée par Apple TV Plus.

« Grandissant à Boston » dit Edebiri vers la fin de sa performance à Clusterfest, « c’est un lieu très blanc, discrètement raciste… J’ai de très beaux souvenirs, des souvenirs très puissants de là où j’ai grandi qui me tiennent vraiment au cœur, et l’un de ceux que j’aimerais partager avec vous c’est le jour où j’ai foutu le camp, putain, et n’y suis jamais retournée. »

Il  paraît qu’elle n’y retourna plus, du moins pour un bon moment. En attendant sa prochaine montée sur scène, voici son show le plus regardé.

Sam Gabbert

* « You all look exactly the same to me » = « Vous n’avez pas du tout changé » et « Vous vous ressemblez tous pour moi » en même temps. Ce jeu de mots fait référence à la politique raciale aux Etats-Unis en ré-appropriant ce qui est normalement une insulte venant de la part des humoristes blancs pour décrire des personnes racisées. 

** Les vies noires comptent 

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