seconde erreur ou deuxiÈme chance ?

Nous avons tous nos regrets. Ces moments dans nos vies où, avec le recul, nous pouvons dire que nous aurions préféré agir : nous exprimer ou, au contraire, nous extraire de la situation. Hélas, nous ne pouvons remonter le temps. Mais s’il n’y a pas de remède à appliquer au passé, qu’en est-il de notre futur ? 

Arrivé à un certain âge, le bagage des moments vécus (et ceux à côté desquels nous sommes passés) commence a devenir lourd. Parfois, nos plus grands regrets remontent à notre enfance. Tel est le cas de Francisca qui à 42 ans plaint encore la fille qui rêvait d’être un jour docteure. Née en Côte d’Ivoire à la fin des années 1970, elle ne reçoit pas d’éducation formelle. Son plus grand regret aujourd’hui : ne pas avoir été à l’école.

Ma vie est faite de regrets.

Regrets : Ces malheureux évènements (ou non-évènements) qui ont tout de même forgé le caractère de Francisca. Ce sont les éléments qui ont structuré en quelque sorte son destin.

L’Agora de la Maison de la Radio (en Grèce Antique, agora signifiait une grande place publique où se tenaient réunions et marchés). C’est entre ces murs que Francisca trouvera une nouvelle voie et des personnes prêtes à l’aider.
Photo : C. Abramowitz / RF

Francisca, mère de quatre enfants et vivant en concubinage, arrive en France et y voit une nouvelle opportunité. D’abord femme de ménage, elle trouve peu après du travail à la Maison de la Radio dans le service courrier. Elle y apprend à lire et à écrire la langue française. « Ils m’ont épaulée comme une mère épaule ses enfants » dit elle, peut-être déjà avec un peu de regret vis-à-vis de ses parents, car avant cela elle n’était pas capable de lire son prénom : 

Aujourd’hui, je peux écrire des lettres d’amour, je peux lire mes mails, alors qu’avant je ne savais même pas lire mon propre nom.

Il n’est pas surprenant que Francisca n’ait pas été obligée d’aller à l’école. En effet, la Côte d’Ivoire a vécu entre 1980 et 1990 une importante crise économique : le marché international faisait trop de concurrence au pays. Autrefois principaux exportateurs de café et de cacao, les ivoirien.ne.s se voient désormais démuni.e.s. 

À l’époque, la Côte d’Ivoire représentait le deuxième pouvoir économique de l’Afrique de l’Ouest. Photo : Wikipedia

Alors que Francisca se dit « copine » de tout.e.s ses collègues, son principal regret la suit au quotidien comme l’ombre de Peter Pan. L’enfant qu’elle a été ne cesse de demander son attention, comme pour la retenir dans ce monde puéril. Quand elle a du mal à déchiffrer une écriture, elle se voit dans l’obligation de demander de l’aide ; c’est pénible, c’est honteux. Elle sent qu’elle doit se justifier : 

Ça me gène chaque fois d’aller voir quelqu’un lui raconter ma vie pour qu’il me fasse une lettre, chaque fois c’est comme ça… Quand je vois du monde dans le bureau, je fais demi tour… Non seulement ça me renvoie à mon enfance, mais ça me rappelle toujours la vie que je n’ai jamais eu. J’aurais aimé être une enfant normale comme tout le monde.

Francisca vit avec son regret, comme on dirait d’une personne qui vit avec sa maladie. Elle a peut-être même peur de le transmettre, comme si il habitait ses gênes : « Tu es toujours en train de te remettre en cause… Le regret que je vis aujourd’hui, je ne veux pas que mes enfants vivent ça. » 

Malgré tout, elle persévère : « Je souris tout le temps, les gens croient que je suis heureuse, mais je suis immunisée. Je ne sens plus les problèmes. » Elle fournit beaucoup d’effort pour combler ce regret qu’elle considère comme un « vide ».

Le chercheur français, Raymond Latarjet, a laissé à ses contemporains la réflexion suivante : « Le regret est une seconde erreur. » Nous sommes de là incités à déterminer notre première erreur pour la surmonter. Si Francisca lutte sans cesse contre son illettrisme d’antan, elle ne devrait pas s’y attarder. Son regret est une deuxième chance ; le catalyseur de sa nouvelle histoire. 

D’après l’émission de France Culture, Les pieds sur terre (épisode du 07/05/2020 : Les regrets).

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