Hommes et femmes de ménages : « on est les travailleurs invisibles ».

On les appelle des « techniciens de surface ». Un terme très politiquement correct, pour ces personnes de l’ombre qui, chaque jour, nettoient aussi bien les toilettes de grandes compagnies que les cuisines de particuliers.

5h30. Dès les premiers métros, le ballet commence pour Maria, 39 ans. Cette Cap-verdienne arrivée une dizaine d’années auparavant se rend sur son premier lieu de travail. Elle va ensuite enchaîner les ménages, en traversant tout Paris de Montrouge à Stalingrad, en passant par Gare de Lyon et Saint Augustin. Et cela, jusqu’à 21h. À son arrivée en France, elle imaginait un tout autre avenir. Quelque chose de moins fatiguant, qui lui permettrait de passer du temps en famille. « je rêvais plutôt d’être hôtesse de caisse », confie-t-elle à France Culture dans le cadre d’un reportage. Aujourd’hui, elle pense avant tout à ses enfants, et se résout à nettoyer pour les autres encore un bon moment.

Ils sont nombreux dans cette situation. Des hommes et des femmes, qui arrivent en France avec une formation, et des idéaux plein la tête. Souleymane, lui, était bijoutier au Bénin. C’est pour poursuivre une formation qu’il décide de quitter son pays. Mais après des mois à travailler au black, à faire des petits boulots à droite à gauche, il se résout à prendre un emploi dans une entreprise d’entretien, et devient machiniste pour régulariser sa situation. Grâce à ce travail, il obtient des papiers. Mais il est bien loin du futur qu’il s’était imaginé.

Pourtant, il ne se laisse pas abattre, au contraire, et décide même de mettre son expérience au service des autres. Six mois après son entrée dans la compagnie, il décide de se syndiquer, et devient représentant du personnel. Si les gens n’osent pas tout de suite (au grand plaisir de ses patrons) se tourner vers lui, il finit par avoir un grand succès. Fort de cette réussite, il se met à aider ses collègues en situation irrégulière, en 2008. Il mobilise les gens, aide à la constitution des dossiers. Grâce à lui, en 2 ans, ce sont plus de 3000 personnes régularisées dans le monde du nettoyage.

Mais son engagement ne plaît pas à tout le monde, dans ce milieu où le mot d’ordre est de se rendre invisible. Comme il le résume très bien, « ceux qui travaillent ici veulent voir leurs bureaux propres, mais il ne veulent pas nous voir nous ». Puisqu’il décide de sortir des rangs, Souleymane sera ramené à sa position d’invisible en étant licencié pendant environ 2 ans, avant d’être réintégré à Ivry, loin de chez lui, au parking. Loin des yeux. « Ils cherchaient à m’humilier pour me faire démissionner. Mais je lui ai dit au directeur, ‘je serai toujours là’ ».

Même sort pour Maria, qui un jour rebiffe sans le savoir le directeur de l’entreprise où elle travaille, celui-ci marchant sur le carrelage mouillé qu’elle vient de nettoyer. En punition, deux mois au parking, puis un changement d’étage, passant du 4ème au 2ème. « C’était triste, je connaissais tout le monde au 4ème », déclare-t-elle, en relativisant tout de même, « mais je pensais que j’allais être licenciée ». C’est d’ailleurs cette peur de prendre son travail qui la pousse à travailler sans relâche, ne s’accordant pas plus de 2 minutes de pause, bien souvent pas même pour manger.

Pour ces hommes et ces femmes de l’ombre, qui travaillent chaque jour bien plus que de raison, quittant leur domiciles à l’aube pour les regagner tard le soir, la morale est claire. Ne te fait pas voir, ou nous te rendrons invisible. Mais peu sont ceux qui peuvent se sortir de cet engrenage…

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