Entre savoir et citoyenneté : la lourde responsabilité d’enseigner

Sur les bancs de l’école, les choses ne sont pas tous les jours facile. L’émission Les Pieds sur Terre a recueilli plusieurs témoignages sur la réalité du terrain. Entre anecdotes et conditions de travail, retour sur ce que c’est d’être professeur en 2020.

Les enseignants ne transmettent pas seulement un savoir, mais les valeurs nécessaires à tout bon citoyen. C’est à cela que servent les projets d’éducation artistique et culturelle. ©Collège Fernand LEGER de Vierzon

L’enseignement est l’un des piliers de notre société. Et pourtant ses représentants sont traités avec bien peu d’égard. Ils sont nombreux, et ce depuis des années, à exprimer leur mécontentement. On leur donne bien peu d’outils pour réaliser la lourde tâche qui est la leur : former les citoyens de demain.

En théorie…

L’art d’être un bon professeur réside dans un doux mélange entre savoir et pédagogie. Si le premier se base sur de la pure théorie, l’autre s’apprend avec la pratique. Oui mais voilà de la pratique, il y en a peu pendant la formation.

Pour être professeur, il faut avant tout réussir le concours du CAPES. Si quelques semaines de stages sont prévus, le plus important reste donc de bachoter un maximum afin d’obtenir le diplôme tant convoité. La récente réforme de la formation des enseignants, souhaite donner une plus grande importance à ces stages. Hélas, cela ne suffit pas pour beaucoup. Sans compter que beaucoup de professeurs stagiaires sont peu ou pas encadrés lors de leur stage, remplissant les vides comblés par le manque d’enseignants. Ainsi, nombre d’entre-eux se retrouvent jetés dans la fosse aux lions, sans préparation digne de ce nom.

 Je me suis rarement sentie aussi débutante. 

Delphine Saltel

Dans ces conditions, être confronté à des enfants souvent désireux de défier l’autorité, n’est pas chose aisée et peut même avoir des compétences dramatiques. Quand Lucas voit sa vie privée et son orientation sexuelle exposées et moquées à grande échelle, il perd pied. Personne ne lui a appris, comment réagir et personne ne sait comment l’aider.

Depuis 3 semaines j’avais un sentiment d’insécurité. Je ne me suis pas senti capable d’affronter les élèves au cours d’après.

Lucas

Comme beaucoup, il a du apprendre sur le tas. Face à la réalité du terrain et au peu de moyens disponibles, beaucoup de professeurs jettent l’éponge. Selon certaines études, 10 % à 14 % des enseignants ont souffert de burn-out.

Je n’ai pas réussi à faire face. J’ai pris 3 semaines d’arrêt parce que je n’y arrivais pas.

Lucas

Au final, Lucas a réussi à tirer quelque chose de positif de cette situation délicate. Ayant appris de cet acte homophobe inconscient, il en tire un projet transdisciplinaire sur les discriminations sexistes et de genre. Trois ans après, le projet tourne toujours et permet de débattre de sujets variés comme le mariage arrangé, les couples homosexuels, les couples interculturels …

En fait ça pose la question de est-ce que l’on est libre d’aimer qui l’on veut ?  […] Les élèves ont un niveau de débat qui est très intéressant.

Lucas

De tels projets sont salutaires, particulièrement dans les zones REP et REP+. Ils permettent aux élèves de ne pas seulement apprendre des savoirs, mais comment devenir de bons citoyens. Beaucoup déplore un manque évident de ce genre d’initiatives. Mais difficile de les réaliser au vu des conditions de travail au sein de l’éducation nationale.

L’école de la confiance perdue

La grogne n’a de cesse de monter chez les professeurs depuis quelques années. Beaucoup estime ne pas avoir les outils nécessaires pour mener à bien leur travail, sans parler du manque de reconnaissance et de soutien.

Pour la rentrée 2019/2020, c’est pas moins de 1 800 postes qui ont été supprimés. ©Placide

Les récents évènements n’ont pas aidé. Après le cas Samuel Paty, revenir sur des sujets aussi délicats que la guerre d’Algérie, la liberté d’expression ou encore la montée du terrorisme, est devenu, pour certains, sources d’angoisse.

C’est au sujet du génocide arménien que Benjamin Marolle a lui rencontré des réticences. En plein cours sur le sujet, l’un de ses élèves crit à la désinformation. Tout au long du cours, le professeur s’évertue à montrer des preuves, citer ses sources, des documents officiels attestant de façon indiscutable la volonté claire de l’empire Ottoman d’en finir avec la population arménienne. Mais rien n’y fait. Le jeune garçon n’en démord pas.

La séance se termine […] Je croise le regard de mon élève et je comprends très vite que le travail qui a été fait pendant la séance n’a pas porté ses fruits.

Benjamin Marolle

Benjamin aurait pu faire comme beaucoup : hausser les épaules et ne rien faire, passer au sujet suivant. Lui, décide de prendre du temps pour en discuter avec son élève, seul à seul.

Ça a été un moment privilégié, on était dans un échange d’individu à individu où il ne prenait plus la classe à témoin. 

Benjamin Marolle

Si vingt minutes de discussion font difficilement le poids face à des propos souvent entendus quotidiennement à la maison, elles permettent d’apporter des éléments pour se forger sa propre opinion. Individualiser son rapport avec certains élèves, permet aussi de construire un lien de confiance mutuelle. Ce lien peut s’avérer être d’une importance primordiale pour des enfants ayant des difficultés scolaires et/ou de comportement. Le professeur n’est plus juste un précepteur, mais une personne sur laquelle on peut compter et dont la voix et l’enseignement comptent.

Ce qu’il y a de plus significatif c’est la construction d’une confiance.

Leon Loiseau

Oui mais voilà, réforme après réforme, l’éducation nationale a rendu fort peu possible un tel lien. Entre l’augmentation des effectifs en classe, l’augmentation des horaires, les impératifs liés au bon suivi du programme, enseigner est devenu un devoir mécanique et non plus un suivi adapté à chaque élève. Dans ces conditions, il est facile de comprendre ceux qui ont perdu l’envie et se contente machinalement de suivre le programme assigné. Tant mieux pour ceux qui ceux qui suivent et tant pis pour les retardataires…

Quand un adulte consacre une demi-heure de son temps un élève, les étudiants s’avèrent très demandeurs. Ce qui est de moins en moins possible aujourd’hui… Avec les effectifs qu’on a, c’est de plus en plus compliqué d’accomplir ce genre de missions qui permettent de bien faire son travail… 

Benjamin Marolle
Officiellement, la limite est de 25 et 26 élèves par classe en REP/REP+, 30 élèves pour les autres. En réalité, les classes dépassent souvent ce seuil déjà bien haut, par manque de moyens. ©Zaïtchik

Le travail acharné de Lucas, Benjamin et des autres irréductibles professeurs donne du baume au coeur en ces temps bien moroses. Enseigner n’est pas une mince affaire et il est facile de perdre espoir. Mais c’est bien d’espoir et de confiance qu’ont besoin nos petits chérubins pour devenir les bons citoyens de demain.

J’ai foi en mon métier, en mes élèves, et les citoyens qu’ils seront plus tard.

Lucas

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