Chronodrive : « C’est absolument rien d’humain. »

La franchise qui appartient au groupe Auchan a vu son chiffre de commandes exploser après l’annonce du premier confinement le 12 mars 2020. Depuis, les différentes mesures de prévention sanitaires liées à l’épidémie de coronavirus (couvre-feu, port du masque obligatoire, confinement) encouragent les Français à prioriser les courses en ligne pour le plus grand bonheur de Chronodrive, mais pas de ses livreurs.

© LP/Arnaud Journois

Le concept de Chronodrive est simple. Le client fait sa commande sur internet et le livreur la lui prépare et la lui livre directement dans le coffre de sa voiture. La promesse de la chaine : une livraison en 5 min. Pour Mehdi, un ancien employé de Chronodrive, ça ne correspond pas à sa réalité : « Ce qui est présenté au public c’est moins de 5 minutes. Ce qui est présenté au livreur, la grande moyenne c’est moins de 1 minute 30. Si on arrive au dessus de 2 minutes, c’est pas bon du tout. »

A la fin de la journée, on sue tellement qu’on peut tordre le t-shirt, il est trempé. Mais comme nos responsables aiment à le dire : on ne court pas, on marche vite. Mehdi, ex-livreur Chronodrive

Pour une journée de 7h, les livreurs ont droit à 21 minutes de pause non-rémunérées. Passer 7h à courir, porter des objets lourds (pacs d’eau, sacs de sel de 25kg) mènent inévitablement à des accidents de travail. Parmi ses plus gros accidents, Mehdi s’est démis l’épaule et s’est cassé trois côtes mais il admet que des accidents moins graves, qu’il appelle « des petits trucs », sont constants : bras ou doigts tordus, déchirures musculaires…

Après un burn-out que Mehdi considère avec recul comme inévitable, son directeur lui aurait dit : « Écoute, je sais pas ce qu’il se passe dans ta vie et j’en ai rien à foutre. » Ces mots ont été le déclic qui l’a mené à reconsidérer son avenir à Chronodrive.

Trop de gens démissionnent, alors il y a toujours des annonces sur le site, ils sont en recrutement permanent. » Julien, ex-livreur Chronodrive

Pour motiver ses livreurs, Chronodrive a créé un système manipulateur et efficace à courte durée : le système de podium. Les meilleurs (les TOP), ceux qui préparent leur commande en un temps record, se retrouvent en haut du classement, affichés en rouge. Les moins bons (les FLOP) sont les derniers du classement, affichés en une autre couleur. Ceci crée une compétition amicale entre les livreurs mais pour Mehdi, personne n’ose dire à haute voix que cette compétition ne leur apporte rien.

En effet, les livreurs n’ont rien à gagner à être parmi les premiers dans le classement. Ce sont leurs responsables qui obtiennent une prime si leur site figure parmi les plus performants.
Chronodrive n’a pas évolué ou changé de méthode depuis au moins 5 ans. En 2015, Julien, 20 ans, étudiant en médecine à Toulouse, était dans la même situation que Mehdi. Compétitifs entre eux, les responsables de magasins sont primés sur leurs objectifs, qui sont toujours de dépasser les sites qui occupent les premières places. « Dépêchez-vous. À Bordeaux ils courent. » crie un responsable dans le micro, entendu dans tout le hangar. Julien explique que l’obsession était « de passer devant ce magasin et que notre centre à Basso Cambo devienne troisième de France. »

Tu commences à avoir la boule au ventre quand tu vas au boulot. Dès que tu as atteint un objectif, on t’en donne un nouveau. Quand tu sais que tu auras toujours un nouvel objectif, c’est démotivant, tu n’as plus envie de l’atteindre. » Julien, ex-livreur à Chronodrive

Pour Rebecca, une collègue de Julien, la pression était la même. « Dès que tu ne cours pas, le chef te voit. Il est à un angle de mur derrière une vitre, dans un bureau, et il crie dans son micro : « Rebecca je te vois, tu cours pas, là. Dépêche-toi ! » »

© Josselin Clair – Maxppp

Les employés comme Mehdi, Rebecca et Julien, ceux qui refusent de se laisser faire, sont décrits comme des « anti-productifs à la société ». Lorsqu’ils ont voulu quitter Chronodrive, les solutions étaient peu nombreuses. L’option la plus facile était de déposer sa démission, une solution que Rebecca et Julien ont choisi. Les ruptures conventionnelles leur sont refusées. Pour Mehdi, la seule solution qui lui permettait de bénéficier de ses droits au chômage était de faire un abandon de poste, une option risquée qui lui requiert de faire confiance à la société.

Face à la pandémie du coronavirus, la popularité des drives est inévitable. Avec la hausse des commandes, la pression exercée sur les livreurs ne peut qu’être plus intense. Cette situation pourrait conduire à plus de témoignages qui permettraient de faire savoir le traitement inhumain que subissent ces employés.

Sources :

https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/chronodrive-0

https://www.leparisien.fr/economie/coronavirus-les-commandes-sur-les-drives-explosent-13-03-2020-8279727.php

https://www.bastamag.net/Entretien-avec-deux-ex-preparateurs-de-commandes-chez-Chronodrive

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