Fernando Pessoa : L’intranquillité d’être plusieurs et personne à la fois

Portrait d’un poète pluriel à l’œuvre mystique inachevée

« Si, lorsque je serai mort, on veut écrire ma biographie, il n’y a rien de plus simple, elle n’a que deux dates : celle de ma naissance, et celle de ma mort. Entre une chose et l’autre, tous les jours sont à moi. »

Extrait du poème « Le Gardeur de Troupeaux », Alberto Caeiro

Pessoa, en portugais, du latin « per-sona » : mais à qui donnait voix ce personnage masqué ? Visage caché derrière ses épaisses lunettes rondes, son chapeau mou et sa moustache foncée. Fernando Pessoa se promenait, toujours fuyant, mallette à la main, dans les rues de Lisbonne. Comme si à chaque sortie, un voyage l’attendait. Mais c’est bien depuis chez lui, qu’il parvenait à voyager. Sa quête mystique n’était autre que la conscience de soi, qu’il fictionnalisait. L’appel du voyage et de l’ailleurs : « Je m’envole autre, voilà tout. »

Fernando Pessoa à 26 ans, 1914
©Apic/RETIRED

Né à la fin du XIX° siècle, dans une période où émergeait en Europe la « crise du sujet ». La complexité et la fragilité du « moi », que Nietzsche et Freud avaient mis au jour. Le poète était alors inspiré, comme d’autres auteurs de la même époque, par l’invention de soi. Mais l’ère du temps n’était pas son unique raison. Très jeune, il a vécu la mort de son père et le remariage de sa mère, démente, comme une deuxième perte. Comme souvent chez les enfants touchés par la solitude, il s’est construit un monde parallèle et des personnages imaginaires. C’est ainsi que son aventure intérieure débutait.

« Ainsi la légende jaillit. En entrant dans la réalité, et en la fécondant, elle s’écoule. En bas, la vie, moitié de rien, meurt. »

Extrait du poème « Ulysse », Message, Fernando Pessoa

Bilingue après avoir passé une partie de son enfance à Durban, il est retourné à Lisbonne pour travailler comme traducteur à temps partiel. En 1912, il publiait dans la revue A Águia « La Nouvelle Poésie Portugaise », une critique littéraire en trois articles, dans laquelle il prédisait – ou plutôt, annonçait – l’arrivée d’un « Supra-Camões ». Il se contentait donc d’un travail élémentaire, afin de se consacrer à sa raison de vivre : son œuvre. Au point même de se priver de l’amour d’une femme dont il était épris, Ofélia. Solitaire, individualiste et associable, il vivait à l’écart, presque invisible. La mélancolie règne dans sa vie, ainsi que dans son œuvre, mais aussi une simulation de la folie : « Le poète c’est l’art de feindre ».

Aventurier immobile, il ne se suffisait pas d’un seul « moi ». Le 8 mars 1914 marque l’apparition de ses principaux hétéronymes, ses autres personnalités. Il le décrit comme « Le Jour Triomphal », dans une lettre au critique Adolfo Casais Monteiro, datée de 1935. C’est alors que la dépersonnalisation a pris une place majeure dans sa vie. D’une impulsion, il devient plusieurs écrivains à la fois. Chacun d’entre eux, en toute autonomie et autocontradiction. D’abord, Alberto Caeiro, le maître, puis ses disciples : lui-même, Ricardo Reis et Álvaro de Campos. Donnant lieu à plusieurs poèmes respectivement : Le Gardien de Troupeaux, Pluie Oblique et enfin, l’Ode Triomphal.

« Loin de moi, en moi j’existe. A l’écart de celui que je suis. Ombre et mouvement en lesquels je consiste. »
©Carlos Botelho

Dès lors, ses plus de 70 hétéronymes s’alternaient pour prendre la plume, avec un style et une personnalité propres à chacun. Si en vers, devenir autre se fait naturellement, la prose, d’après lui, le rend plus difficile. C’est pourquoi Bernardo Soares était seulement son demi-hétéronyme. Il était pourtant le plus proche de Pessoa. « Personnalité littéraire », employé de bureau comme lui, physique et caractère semblables : « C’est moi, moins le raisonnement et l’activité. Moins quelque chose encore. » Lorsqu’il rencontre ce nouveau personnage par hasard, il lui fait connaitre son Livre de l’Intranquillité, écrit en prose.

« Mon âme est un maelstrom noir. Vaste vertige tournoyant autour du vide. Mouvement d’un océan infini autour d’un trou, dans du rien. Et moi, ce qui est réellement « moi », je suis le centre de tout cela. Un centre qui n’existe pas, si ce n’est une géométrie de l’abime. Je suis ce rien autour duquel ce mouvement tournoie. Moi. Ce qu’est réellement « moi », je suis le puit sans paroi, mais avec la viscosité des parois. Le centre de tout avec du rien tout autour. »

Extrait du Livre de l’Intranquillité

Son agitation anxieuse, il l’inscrit dans ce journal, avec son désarroi et son inquiétude. Il voulait tout sentir, avec intensité. De cette profonde introspection, tel un historien de ses propres sensations, il en a fait une carte de la conscience. Mais « penser revient à détruire », et sa peur de la folie s’emparait de lui. En 1935, il meurt d’une cirrhose du foie, des suites de son alcoolisme. Dans sa fameuse mallette, l’intégralité de son œuvre inachevée : plus de 27.000 documents. Sa poétique de l’impersonnalité en a fait l’instaurateur du modernisme et une star nationale dont la singularité était d’être pluriel. Sa folie était-elle réelle ou irréelle ? D’après Pessoa, « Le mythe est le rien qui est tout ».

Statue de Fernando Pessoa sur la terrasse du café « A Brazileira do Chiado ».
©Lagoa Henriques

« Je ne suis rien
Jamais je ne serai rien.
Je ne puis vouloir être rien.
Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde
. »

Extrait du poème « Bureau de tabac », Álvaro de Campos

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