Stanley Kubrick : l’humain trop humain

Retour sur un des plus grands réalisateurs cinématographiques du XXème siècle. Un homme qui jusqu’à son dernier jour, a essayé de toucher l’essence de l’âme en montrant sur pellicule ce que les autres arts ne pouvaient pas.

Tout commence dans le New York des années 1940. Stanley, un jeune homme d’une vingtaine d’années se balade dans les rues de la « grosse pomme ». Il prend des clichés sur son appareil, mais pas n’importe quelles photos. Il immortalise les êtres humains : des enfants qui jouent dans la rue, des boxeurs, des danseuses de cabaret… Il observe notamment des femmes, elles le fascinent. Était-ce une source d’étude pour lui, ou juste la passion d’un jeune homme qui s’externalise par son art? Nul ne sait.

Quoiqu’il en soit, ce thème du féminin restera constant dans ses œuvres, mais pas que. Il observe la vie et l’espace ambiant qui se déroule naturellement au fil de ses clichés du Bronx, il prend des centaines de photos pour n’en garder qu’une. Il fait cela pendant plus de quatre ans pour le magazine Look, avant de se jeter dans ce qu’il a su faire de mieux : faire parler le septième art avec le moins de mots possibles.

Image prise par Stanley Kubrick d’une femme marchant dans les rues de New York ©Konbini

Au cours de sa carrière il a été un réalisateur très polémique. Que ce soit avec les Sentiers de la Gloire (son premier grand succès), datant de 1957; un film qui reste une œuvre majeure, anti militaire, laissant une trace amère sur les vraies valeurs que véhicule la guerre. En passant par Lolita, un film sur la pédophilie ; ou encore Orange Mécanique, son chef d’œuvre ultime sur la nature de la violence humaine, et son caractère inaliénable de l’humanité. Sur un plan personnel, Kubrick est resté considéré comme un fou excentrique par ses contemporains. Vivant reclus dans un manoir au fin fond de l’Angleterre pittoresque, tout comme le personnage iconique (du même nom) dans son film éponyme du roman, Barry Lyndon, Kubrick n’est pas ce qu’il parait être.

C’est un homme qui paraît froid et distant, qui étudie les êtres humains ; un peu comme des bactéries en laboratoire, ou comme Jack (Jack Nicholson) regardait sa femme dans le labyrinthe de l’Overlook Hotel dans Shining.  De fait, tous ceux qui l’ont fréquenté le connaissaient sous un autre visage. C’était un homme méticuleux mais aussi à la recherche du plus ; de la compréhension, du faux paraître, caché derrière le masque de la société et des bonnes mœurs. Certains oseraient dire que c’était un passionné de l’humain. Loin des psychanalystes tel que Freud, il ne voulait pas expliquer mais montrer ; telle est la nature du cinéma.

Scène issue du film Barry Lyndon ou les deux protagonistes principaux se rencontrent, 1975 ©Dominic Hodge

Cela se ressent le plus dans Barry Lyndon, un film qui se présente comme un tableau de 3h ; une toile sur la nature humaine et les non-dits. On voit dans l’extrait ci-dessus une des scènes les plus sensuelles du cinéma (d’après Martin Scorsese) : la naissance d’un amour entre un soldat Irlandais ; un jeune brute et alcoolique avec une Lady aristocrate d’Angleterre, froide et éduquée par les codes de la bienséance du XVIII siècle. Sans un mot, Kubrick nous montre les premiers sentiments naissants que beaucoup ont pu ressentir dans leur jeunesse. Le regard insistant, la respiration accrue, et la gêne occasionnée d’un coup de foudre inopportun. C’est ça qu’il étudie méticuleusement dans toutes ses œuvres : les pulsions humaines qui se cachent derrière des barrières et des moyens de la relativisation. Mais qu’au fond sont la source de tous nos malheurs et parfois de quelques moments de joie.

« Ce qu’il y a de mieux dans un film c’est lorsque les images et la musique créent l’effet (…). Je serais intéressé de faire un film sans aucun mot (…). On pourrait imaginer un film où les images et la musique seraient utilisées d’une façon poétique ou musicale, où une série d’énoncés visuels implicites seraient faits plutôt que des déclarations verbales explicites. Je dis on pourrait imaginer car je ne peux pas l’imaginer au point d’écrire vraiment une telle histoire, mais je pense que si cela se faisait, ce serait utiliser le cinéma au maximum. Il serait alors totalement diffèrent de toute autre forme d’art (…).

Stanley Kubrick
Stanley Kubrick sur le tournage de Docteur Folamour, dans les Studios Shepperton, en Angleterre (1963) ©Chichestercinema

C’est au cours des années 60 et 70 que le cinéaste connait son apogée notamment avec 2001 : l’odyssée de l’espace. Une de ses œuvres majeures et aboutit, que lors d’une scène d’exposition montre tout ce que Kubrick veut nous montrer sur nôtre condition humaine. Quand un singe jette dans le ciel un os qui se transforme en vaisseaux spatiale, il nous montre l’essence de l’humanité. Fondamentalement nous ne changeons jamais.

« J’ai essayé de créer une expérience visuelle, qui contourne l’entendement et ses constructions verbales, pour pénétrer directement l’inconscient avec son contenu émotionnel et philosophique. »

Stanley kubrick sur le film « 2001, L’odysée de l’espace »

À chaque période de l’histoire, ceux qui ont eu le pouvoir pensent avoir retenu les leçons du passé. Mais la seule chose qu’on doit retenir de l’histoire, c’est que l’on n’apprend rien de nos erreurs ; on croit être plus civilisés avec le temps mais ce n’est qu’une illusion. On pourrait voir dans ces films un thème récurrent sur la nature de l’homme. Nous n’avons pas énormément évolué de ces singes se battant dans la boue dans 2001. Nous sommes passés par les tranchés des chemins de la gloire, jusqu’à arriver à la bombe nucléaire du Docteur Folamour. Nous sommes devenus simplement plus sophistiqués, c’est tout.

Bande annonce 2001 : L’Odyssée de l’espace

Kubrick faisait plus confiance à notre intelligence, que nous-mêmes spectateurs. Ses films sont faits pour être savourés lentement. Il a toujours laissé ses personnages respirer et prendre le temps de nous exposer à la critique. Le spectateur n’est pas censé tout comprendre ; il doit sentir à travers le visuel et la musiques, des sensations internes à lui-même. D’ailleurs Kubrick n’a jamais aimé donner des interviews car ses œuvres parlaient d’elles-mêmes. Elles sont autosuffisantes et se laissent voir et revoir au fil du temps. Chaque visionnage différent du précédent dans sa perception. Comme Visconti il va sonder la société qui l’entoure dans les détails les plus méticuleux et essayer de poser la question : Que vivons-nous aujourd’hui, hier et peut être demain ?

Plus de 20 ans après la mort de Kubrick, que reste-t-il aujourd’hui à apprendre de ses œuvres ? Peut-être un mot, sans équivalence dans la langue française, prononcé par Nicole Kidman (actrice vedette du dernier long métrage du réalisateur Eyes Wide Shut, sorti en 1999). Il ne reste qu’un « Fuck », un mot fort signifiant peut-être un dernier geste de mépris envers la culture Anglosaxonne. Ou encore un coup final dans le némésis de Kubrick : le rationalisme, et les fausses apparences qui brident les passions humaines, et qui nous coûtent peut être beaucoup trop au final.

Emil Rancic

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