Tolkien et les sciences : une affaire d’alchimie.

Et si une quête pour tuer un dragon, ou pour détruire un anneau maléfique, pouvait vous aider à comprendre les mathématiques, l’économie ou encore la philosophie ? Une présentation de J.R.R. Tolkien comme passeur des sciences s’impose.

Né en 1892 en Afrique du Sud, John Ronald Rueul regagne l’Angleterre à l’âge de trois ans, et y tombe amoureux de la campagne verdoyante dans laquelle il grandit (pas très loin de Birmingham, en pleine industrialisation). Dès l’enfance, durant laquelle il perd très tôt son père et sa mère, Tolkien s’intéresse de près aux sciences, qu’il considère comme « la somme des connaissances objectives que nous connaissons » (formule qu’il emploiera dans une de ses lettres). À cette même époque, il commence à inventer des langues. C’est un « vice-secret », selon ses propres mots, qu’il développera cependant jusqu’à devenir linguiste, spécialisé dans les langues germanistes anciennes.

Après ses études à Oxford, et un détour par les tranchées de la Somme, il y commence une carrière universitaire brillante. Très respecté, dans ses costumes tirés à quatre épingles, avec ses lunettes sur le nez, personne ne se doute qu’il fut un étudiant quelque peu turbulent, mais très charismatique. Il créa d’ailleurs plusieurs clubs littéraires, dont Inklings, avec C.S. Lewis (le créateur de Narnia). Et s’il est passionné par les langues et la littérature, sa présence à Oxford lui offre un accès à un savoir et une érudition qui vont bien plus loin, et que l’on retrouve dans ses écrits.

Une illustration réalisée par Tolkien pour le Hobbit. Car s’il est avant tout connu comme auteur, Tolkien commence par la peinture et le dessin dès son enfance.

À travers toute son œuvre, que ce soit les Contes et Légendes inachevés, Le Silmarillion,  ou encore  Le Seigneur des Anneaux, Tolkien nous fait voyager dans un monde fantastique, que nous ne pourrions imaginer dans nos rêves les plus fous. Mais cet univers, bien plus qu’une simple création onirique, relève d’une recherche et d’une construction scientifique. Ce monde magique qu’est la Terre du Milieu n’est finalement qu’une formation rationnelle, irréprochable et précise, et la profusion d’ouvrages ne laisse rien au hasard. Il ne lui suffisait par de créer un monde monumental. Il fallait que celui-ci soit véridique, réaliste.

Dans ses romans, le père des Hobbits, des Ents et des oliphants a su créer une véritable biodiversité, faite de paysages, de races, de faunes et de flores. Le tout reposant sur des lois scientifiques aussi précises que celles de notre monde. Ainsi, les animaux et plantes inventés pas Tolkien se retrouvent dans des lieux au climat et au relief adaptés à leur physionomie. Pour cela, il s’inspire du monde qui l’entoure, de l’histoire, et de son histoire. La Comté n’est-elle pas proche de la campagne anglaise ? Les Marais Morts ne s’inspirent-ils pas des no man’s land effroyables de la Première Guerre mondiale ? Les Tours de Sauron, Minas Tirith ou Saroumane ne sont-elles pas des allusions à la Tour de Babel ? La destruction de la nature par ce dernier n’est-elle pas une critique de l’industrialisation et de la modernisation que l’auteur déteste tant ?

Tolkien, interprété par Nicolas Hoult dans le biopic sorti en 2019, est confronté à l’horreur des tranchées de la Somme.

Tolkien se présente alors comme un écrivain complexe, qui maîtrise les dialogues, les descriptions, les textes épiques et comiques aussi bien que les récits d’archives, et la poésie aussi bien que la prose. Mais il apparaît également comme un scientifique, regroupant une connaissance dans un nombre incalculable de domaines. Il touche aux sciences sociales et humaines, puisque ses livres sont souvent loués pour leur caractère philosophique, mais également ethnologique, puisque chaque race créée par Tolkien vient avec ses coutumes, ses traditions, son art de vivre. Mais il maîtrise aussi les sciences physiques, chimiques, etc. Une analyse précise de la géologie de la Terre du Milieu montre que ses nombreuses montagnes, cavernes et grottes donnent un aspect véridique à l’œuvre. Chaque détail est réfléchi, démontrant les connaissances de l’auteur en métallurgie (l’énigme du mythril), linguistique (Tolkien retrace l’origine de chaque langue qu’il invente), phylogénétique (la transformation de Gollum n’est autre qu’une adaptation régressive à un milieu biologique), etc.

Le personnage de Gollum dans les adaptations cinématographiques. Il n’est autre qu’un hobbit corrompu par l’anneau, et transformé à force de vivre dans le noir et l’humidité.

Mais aussi érudit que soit celui qu’on pourrait qualifier de Seigneur des écrivains, ses œuvres romanesques ont des inspirations beaucoup plus simples, mais beaucoup plus touchantes. Son premier succès, Bilbon le Hobbit, est créé à partir d’histoires racontées à ses enfants. Tom Bombadil, personnage qui incarne tout le mystère de la Terre du Milieu, n’est autre qu’une poupée perdue de son fils. Sa plus belle histoire d’amour, Beren et Lúthien, est inspirée par sa propre relation avec sa femme. Celle-ci, promise à un autre, rompt ses fiançailles, se brouillant avec ses parents, pour se marier avec l’écrivain. Les deux noms mythiques sont d’ailleurs gravés sur leur pierre tombale, à la demande de l’auteur à sa mort en 1973. Car en effet, si l’œuvre de Tolkien est influencée par son immense savoir scientifique, et le monde qui l’entoure, son succès et ses répercussions sont tels qu’à son tour, elle inspire le monde réel.

Tolkien et sa femme Edith, autrement nommés Beren et Lúthien.

Ainsi, de nombreuses découvertes géologiques et géographiques, tels que des monts sous-marins, ont été nommées d’après cette œuvre. C’est également le cas de plantes et d’animaux, mais aussi d’une espèce humaine découverte en Indonésie, le hobbit. Si Tolkien était donc fasciné par les sciences et le savoir, le monde scientifique en retour est, comme une large partie du reste du monde, fasciné par la Terre du Milieu, entrainant de nombreuses études universitaires, bouclant ainsi la boucle.

Les montagnes de Cadwallader en Colombie-britannique, dont trois sommets, Shadowfax, Gandalf et Aragorn, sont nommés d’après l’oeuvre de Tolkien.

« elen sila lúmenn’ omentielmo ». “Une étoile brille sur l’heure de notre rencontre”. Celui qui, à la fin de sa vie, sa sempiternelle pipe entre les lèvres, ressemblait beaucoup à l’un de ses hobbits, affirme dans une lettres que c’est pour créer un monde dans lequel cette salutation entre deux elfes serait normale qu’il a écrit son œuvre. Il a réussi son pari, et est même allé bien au-delà, afin de créer un monde vraisemblable en tout point. Mais, aussi scientifique soit-il, il conserve tout de même une forte par de mystère, qui attire de nombreux lecteurs. Et aujourd’hui, beaucoup de fans seraient sans doute prêts à appliquer cette formule elfique à l’instant où ils ont découvert l’univers de J.R.R. Tolkien, dans laquelle mythisme, réalisme et onirisme se mêlent pour entraîner le lecteur dans un monde plus vrai que nature. Un monde qui, écoulé à plus de 100 millions d’exemplaires, est pour beaucoup devenu précieux.

Une carte de la Terre du Milieu, réalisée et annotée par Tolkien, toujours dans un soucis de réalisme scientifique. On remarque tout de même des zones de vide, pour laisser libre cours à notre imagination…

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