la couleur de ses yeux

« Je marche seul, je parle seul… dans le secret de moi-même, à moi-même secret… » La vision d’une femme aux temps d’un grand artiste homme. Un regard dont les larmes légendaires ont presque invisibilisé toute une vie. Dora Maar (née Henriette Théodora Markovitch) photographe, militante, dessinatrice, peintre et poète :

Dora photographiée par Irving Penn.

Personne ne connaissait la couleur de ses yeux ; vert, bleu, marron clair… elle changeait avec la lumière. Peut-être pourrait-on dire, que celle-ci a changé avec le temps. Dora a eu le privilège (ou malheur selon la légende) de vivre le XXème siècle presque dans son intégralité. Née en 1907 à Paris et morte dans la même ville en 1997, elle n’y passera pourtant pas toute sa vie. Une période de son enfance a eu lieu en Argentine ; et adulte, elle s’est aventurée seule en Espagne et en Angleterre pour photographier des gens qui, étant d’une famille aisée, elle n’avait pas l’habitude de côtoyer. Entre 1935 et 1943, elle était l’amante de Pablo Picasso. Et du reste de sa vie on ne connaissait que très peu…

Dora a été longtemps oublié dans l’ombre de Picasso. Elle l’aimait, elle l’admirait. Si nous avons aujourd’hui une trace de la création du célèbre tableau, Guernica, c’est grâce à ses photographies. Cette scène a été recréée pour le téléfilm de Jean-Daniel Verhaeghe, La Femme qui pleure au chapeau rouge (2010) :

« Tu m’aimes, ou tu admires le peintre ? » il lui demande. 
Elle répond, « les deux ».
Il insiste, « En premier ? » …
« Je t’aime. »

Dora et Pablo sur la plage, septembre 1937. Photographiés par Eileen Agar. Archives du Tate Museum.

D’un seul coup de son pinceau, Picasso a immortalisé le portrait de Dora ; il l’a transformée en « la Femme qui pleure ». Suite à leur rupture, on n’avait plus entendu parler d’elle ; sinon pour évoquer sa folie dépressive et plus tard, ses escapades en mobylette. Picasso lui avait offert en dernier cadeau, une maison de compagne à Ménerbes. Pas encore arrivée à la moitié de sa vie, désirable et désirée par plusieurs, elle s’y isole. Elle partagera son temps entre cette demeure et son appartement à Paris jusqu’à son dernier souffle (à peine entendu).

« Après Picasso, il ne peut y avoir que Dieu. » -Dora Maar

Dora Maar, Picasso en Minotaure criant, 1937, silver print, 70 x 95 cm, © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Philippe Migeat, © ADAGP, Paris

Mais avant cette rencontre fatale, Dora s’était toute seule fait une place parmi ceux qui voulaient changer le monde. D’abord, elle a étudié la peinture à l’Académie André Lhote ; parmi ses camarades, les photographes Henri Cartier-Bresson, Rogi André et Florence Henri. Puis, dans la tendance de l’époque, elle se met à la photographie de rue. Derrière l’appareil, son regard se remplit d’empathie et d’humour. Elle n’a ni peur de la différence, ni de la misère. Une série de photographies qu’elle prend à Londres est exposée en 1934 ; on y admire le caractère insolite.

Au courant des années 1930, Dora s’est associée au mouvement d’extrême gauche, et plus particulièrement, les groupes Contre-Attaque et Octobre. Il était rare de voir une femme aussi déterminée parmi tant d’hommes : 

« La femme qu’elle est avant sa rencontre avec Picasso est une femme assez incroyable, qui fait des choses qu’aucune femme ne fait pour l’époque. Dans les groupes d’extrême gauche, elles sont 3-4 femmes seulement au milieu de 50 hommes. Il faut un culot monstre pour prendre la parole… » -Brigitte Benkemoun, journaliste.

Dora comptait parmi ses amis nombre d’artistes, écrivain.e.s et intellectuel.lle.s dont les noms sont inscrits dans les livres d’Histoire. Paul Éluard dira d’elle que c’était une femme « brillante, qui fascine par son intelligence ». Bien entourée dans sa jeunesse, mais quasiment détruite par la passion, elle a fait le choix de s’éloigner de ce monde trop mouvementé ; physiquement et idéologiquement. 

Ceux qui l’ont connue en fin de vie n’ont peut-être pas aperçu son regard lumineux ; mais son art, qu’elle produira jusqu’à ses derniers jours, dit beaucoup sur la femme qu’elle a été.

Dora Maar, Les yeux, ca. 1932-1935, silver print on flexible media, 29.5 x 23.5 cm, © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI, © ADAGP, Paris

« Mon destin est magnifique, quoi qu’il en semble » -Dora Maar

Une exposition sur l’œuvre photographique de Dora a été présentée au Centre Pompidou du 5 juin au 29 juillet, 2019. Bien que ses photos sont déjà apparues dans des galeries parisiennes, cet évènement consiste en la plus grande rétrospective d’elle à ce jour.

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