« Dans la trace de l’ancre » brise les codes muséaux

Mercedes Chanquía Aguirre monte un spectacle sous la forme d’une installation-performance hybride à mi-chemin entre l’espace scénique immersif et l’exposition qui place le spectateur-visiteur au centre d’une expérience sensorielle autour de la mémoire et l’exil. 


Trailer officiel de la vidéo-art réalisée en Argentine sous la direction de Mercedes Chanquía-Aguirre. La vidéo était projetée sur le mur de savon lors de la performance à Paris 8
© Leandro Navall (Direction Audiovisuelle)

Dans la Trace de l’ancre repousse les frontières, qu’elles soient physiques ou mentales, matérielles ou imaginaires, artistiques ou géographiques. Cette installation-performance est un dispositif hybride qui mélange musique électro-acoustique, vidéo-art, théâtre, danse et objets plastiques. Elle propose une expérience sensorielle ancrée dans la perception, le ressenti et l’émotion du spectateur. Des sensations activées grâce à la présence « d’objets-mémoire », comme les définit Mercedes. La scène est alors habitée par un monde d’objets qui ont vécu et voyagé. Ce sont des objets d’exilés récupérés lors d’un voyage en Argentine où Mercedes a eu la chance d’interviewer, au beau milieu de la Pampa, les descendants des migrants européens qui habitent actuellement Córdoba, la ville où elle est née. Pendant la performance le spectateur, entre en contact avec des valises, des photos ou des tickets de train. 

Des objets-mémoire au service d’un musée éphémère

Mais pourquoi appeler cela des « objets-mémoire » ? Touchée, Mercedes nous glisse que ces objets sont les témoins du passé et les compagnons du présent. Ils permettront aux générations à venir de garder une trace de l’histoire des migrations. La plasticité que Mercedes donne aux objets présents sur scène rejoint l’éthique des espaces muséaux. L’importance donnée à leurs formes et leurs volumes, ainsi que le choix de les mettre en exposition accordent aux objets une représentation esthétique typique d’un musée. Dans la trace de l’ancre s’apparente à un « musée-éphémère », dit Mercedes. Il se compose d’un « espace transitoire » où le spectateur découvre un ensemble de photos accrochées tels des tableaux sur un mur en guise de salle d’exposition. Puis, il accède à un « espace commun » où les performers entrent en jeu et brisent le code muséal.

Extrait de la vidéo-art réalisée en Argentine
© Leandro Navall

Quand le spectateur devient acteur

Dans la trace de l’ancre brise le quatrième mur. La rencontre avec le public est centrale. Sans elle, « le déroulement de l’installation-performance ne serait pas possible », affirme Mercedes. Le spectateur voit ainsi son statut questionné. C’est à lui de choisir sa conduite sur scène : il décide de se déplacer ou de rester en place, de s’assoir ou de rester débout, de toucher ou pas, de parler ou de garder le silence. Mais, ajoute-t-elle, « le rapport avec le public n’est jamais automatique. Il y a des publics prêts à intervenir, d’autres à fuir. Ce sont des réactions qui nous permettent de nous interroger sur ce que ces pratiques artistiques hybrides éveillent chez le spectateur, et sur la réception de façon générale. Il est intéressant de chercher à comprendre pourquoi elles génèrent un choc, une totale opposition ou bien une réelle acceptation ». Ce sont des questionnements qui surgissent de plus en plus aujourd’hui au sein du spectacle vivant. Mais, force est de constater que, déjà au cours des années 1960-70 on s’interrogeait sur le rôle du spectateur. Aujourd’hui, des nombreux artistes s’inscrivent dans ces questionnements posés à l’époque de manière radicale et à plusieurs niveaux. Du côté de Mercedes, elle soutient que pour interagir avec le public il faut être à l’écoute et que tout dépend de la proposition artistique. Ce qui est certain, c’est que ce vers quoi tendent ses installation-performances c’est la création d’une « polyphonie où le public a sa voix ».

Danseuses du groupe de danse contemporaine « Danzamble » de l’Université Nationale de Villa María (UNVM)
© Leandro Navall

Se fondre dans l’espace muséal

Ramener la performance au musée demande un effort d’adaptation. Mercedes a pu l’expérimenter à maintes reprises. Le tout commence en 2016 lorsqu’elle s’inscrit à l’Université Paris 8. Elle a la chance de rencontrer Katia Légeret (professeur de théâtre à Paris 8) qui lui propose d’intégrer le Labex Art H2H avec le projet Créons au muséeEn Mai 2019, lors de Nos lunes personnellesune performance qui se déroule dans le cadre d’une journée d’études au Grand Palais, Mercedes prend conscience des enjeux concernant l’entrée d’un art vivant dans un espace dédié aux arts plastiques. Au théâtre, « le public est le même du début à la fin, au musée cela ne se produit pas car il s’agit d’un espace de circulation », nous livre-t-elle. Introduire la performance au musée implique que les interprètes se mélangent au public. Le musée devient ainsi vivant. Les artistes l’animent en circulant dans les salles d’exposition, leurs voix résonnent dans les murs de ces endroits conçus pour inviter au silence et à la contemplation d’oeuvres d’art inanimées. L’interprète lui même devient alors oeuvre d’art au même titre que les tableaux accrochés au mur et les sculptures peuplant la salle. Les arts vivants et les arts plastiques sont enfin réunis dans un seul et même endroit. Sa configuration prône l’interaction, à la fois, entre les différents arts et avec le public, lui aussi composante nécessaire de cet espace.  

S’adapter au public

Dans un musée, l’interaction avec le public se fait ressentir davantage de par sa proximité physique. La réception du spectacle n’est donc pas la même qu’au théâtre. La quantité de visiteurs présents dans l’espace muséal est un facteur non négligeable à l’heure de la représentation. Lorsque le spectateur investit l’espace de représentation au même titre que le performer, le monde de l’artifice et celui de la réalité se fondent. « Il s’agit de créer dans des espaces où le public est déjà partie intégrante du lieu », argumente Mercedes. Inviter le public à participer à l’œuvre implique que le nombre des performers sur scène se multiplie, ce qui change alors la réception de l’œuvre. Dans la trace de l’ancre en est un formidable exemple. Elle nous raconte que, lors du Work in progress à Paris 8, l’entassement des personnes sur scène permettait au public de ressentir les mêmes sensations qu’un migrant sur un bateau. Un autre aspect crucial naissant de l’interaction avec le public et qui intéresse davantage l’interprète consiste en s’adapter constamment au genre de public auquel on se confronte. Jouer devant un enfant n’est pas pareil que jouer devant un adulte, ni un adolescent et encore moins une personne âgée. Avec un sourire au coin des lèvres,  Mercedes se rappelle de la performance Nos lunes personnelles. Ce jour là, la salle était remplie d’enfants qui l’inondaient de questions auxquelles elle essayait de répondre tout en poursuivant sa performance.

Extrait de la vidéo-art réalisée en Argentine
© Leandro Navall

Le difficile accès de la performance au musée

Bien que l’accès aux espaces muséaux en France semble être réservé à des artistes d’une certaine envergure, et que le chemin semble donc long, Mercedes ne baisse pas les bras. Elle  envisage coûte que coûte de ramener son installation-performance au musée… et ce n’est pas toujours un jeu d’enfants. L’une des façons d’accéder à ces espaces est d’obtenir une résidence artistique. C’est ce à quoi elle s’attèle actuellement en envisageant de soumettre différentes candidatures dans des lieux tels que Le 6bBétonsalon, La ménagerie des verres, Le 104 ou La fabrique de la danse. Lieux déjà hybrides en soi et plus propices à accueillir son travail. Le plus dur? Trouver des espaces d’expositions dont la taille est adéquate à la reproduction de la performance. L’adaptation du dispositif à l’espace muséal est une évidence, mais, il existe toujours un plan B. Pourquoi ne pas réfléchir à une éventuelle déclinaison du projet artistique qui renforcerait davantage le lien avec le public? C’est ce que Mercedes prévoit au moment de répondre aux appels à projet. En perspective, des workshops créatifs et des master-class.

Lieux hybrides et spectateurs-acteurs

La démarche de Mercedes s’inscrit dans le même esprit artistique que celui de Boris Charmatz, célèbre chorégraphe français qui, de 2009 à 2018, en tant que directeur, propose de transformer le Centre Chorégraphique Nationale de Rennes en Musée de la danse. Dans son manifeste il parle au nom de la danse mais son discours s’applique à tous les arts vivants. « Nous sommes à un moment de l’histoire où un musée peut être vivant et habité autant que l’est un théâtre, inclure un espace virtuel, offrir un contact avec la danse qui soit à la fois pratique, esthétique et spectaculaire… », affirme-t-il. De ces mots s’inspire Mercedes. Son but ? Repenser et reconfigurer l’espace d’exposition en cherchant à savoir comment l’artiste invente un nouveau genre de spectateur-acteur.

Erica Marinozzi

Autres sources 

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