Artiste seul face au monde, vrai cliché d’actualité

Yash Godebski peint la vie suspendue. Une poésie énigmatique qui souligne la solitude, mais aussi la destruction du monde dans lequel nous vivons. Le nihilisme exprimé par l’artiste contemporain dans son oeuvre lui permet de transmettre une vision sensible de son environnement, d’alerter son public et de questionner sa place dans la société d’aujourd’hui. Comment se manifeste le pessimisme chez l’artiste aujourd’hui?

Face à l’impasse écologique et au constat alarmant du comportement humain, l’art d’aujourd’hui se montre perturbé, imprégné des angoisses de son temps. A chaque décennie, l’expression artistique s’est caractérisée par sa liberté, son culot, sa rigueur mais aussi par sa violence cathartique, propre à l’artiste et à son combat intérieur. 

un présent condamné par l’artiste visionnaire 

Aujourd’hui, celui qui peint, découpe, colle, vaporise, invente, concrétise avec la matière sa vision de ce qui l’entoure. Les créateurs contemporains véhiculent de manière plus ou moins implicite leur pessimisme du monde tel que nous le connaissons. Quand on parle de pessimisme dans l’art, on parle de nihilisme. Cette doctrine qui prône la destruction de la civilisation et le vide existentiel prenait ses racines, selon Nietzsche, dans la modernité. Dans l’idée du philosophe, cette phase n’est qu’une transition, une étape de déconstruction avant la naissance d’une société inédite. L’artiste pessimiste exprime dans son oeuvre la décadence de sa civilisation, la destruction irrémédiable de son monde, aspirant à un renouvellement de celui-ci. Yash Godebski,  loin d’exposer la radicalité du pessimisme dans ses toiles, choisit dans ses oeuvres de représenter un monde souvent dépeuplé. L’artiste-peintre français de 52 ans, récompensé pour ses scènes de vie colorées inspirées directement de son sud natal, est également connu pour ses séries de moments de vie suspendues, sans figure humaine, énigmatiques. Il insiste sur l’importance du choix du cadrage dans ses tableaux: “Quand je tords une perspective, parce que souvent mes horizons ne sont pas droits dans mes tableaux, cela oblige le spectateur à pencher la tête, et il est forcément impliqué dans l’image. Et peut être qu’en étant impliqué, cela donne cette notion de solitude, c’est lui qui est seul face au décor.” Imposer subtilement cette solitude au spectateur permet à Yash de transmettre sa vision d’une civilisation condamnée; l’artiste endosse son rôle de prophète.

          Yash Godebski – Fil électrique 73×60 2009

futurisme et DÉCONSTRUCTION, DERNIÈREs Étapes avant la renaissance

Seul face à ce qu’il choisit de montrer avec son pinceau, Yash Godebski représente la beauté d’un “No man’s land”. En tête à tête intime avec ces scènes dépeuplées, le peintre est le dernier témoin d’une civilisation bientôt éteinte. “J’aime bien ces ambiances « après la bombe ». Dans mon avant-dernier tableau, la scène se passe dans un immeuble complètement délabré, je l’ai appelé « Survivante », on est en plein dans le sujet, il y a une nana dans le fond qui regarde au loin. Là c’est clairement la fin du monde. Est-elle vraiment seule, ou pas ? C’est soit après une guerre soit après un ouragan. On ne sait pas.” Confie-t-il. 

        Yash Godebski – Survivante 40×40 2019

Comme Yash, Jean-Luc Almond, peintre anglais, exprime son pessimisme en utilisant la déconstruction dans ses oeuvres. Selon l’artiste, seul un processus d’anéantissement total permettra le renouveau. “Je trouve la peinture plus fascinante quand elle est sur le point de se briser, ça la rend plus vivante” a-t-il confié dans une interview pour Cass Art (cassart.co.uk). En effet, les portraits de Jean-Luc Almond sont défigurés. Si certains semblent commencer à s’effriter comme dans “Waitress”, d’autres présentent un visage impossible à identifier, “barbouillé” par une couche de peinture supérieure comme dans “Creation in destruction”. Le titre de cette toile rappelle explicitement une des caractéristiques clés du nihilisme dans l’art, la création par la destruction.

        Jean-Luc Almond – Waitress 60×46

         Jean-Luc Almond – Creation in destruction 25×20

 Si le nihilisme insiste sur la fin d’une ère et d’une espèce, il ouvre pourtant la voie à un renouveau. Souvent, il se manifeste aussi par le futurisme. Représenter le monde d’après, c’est ce que fait Yash dans certains de ses tableaux; il dessine la vie d’un temps pas encore connu: “J’adore la science-fiction, les romans d’anticipation. Je ne fais pas vraiment de tableau de SF mais plutôt d’anticipation dans ce côté « monde perdu ».” Dans “Survivante” qu’il a peint en 2019, les buildings qu’on aperçoit au fond semblent s’ancrer dans un futur fictionnel. 

l’artiste en SOCIÉTÉ, ÉTERNEL marginal

Plus qu’une simple vision décolorée du monde, l’artiste exprime aussi son pessimisme dans la place qu’il occupe dans la société, difficile à définir. “J’en ai eu marre de faire des peintures pour être exposé dans des galeries d’art aux murs blancs et rigides, avec seulement quelques personnes qui errent à l’intérieur” a confié Herr Nilsson pour Isupportstreetart.com. L’artiste graffeur suédois anonyme mets en lumière le comportement humain sous la forme de personnages Disney détournés. A travers son oeuvre, il souligne son angoisse et son inquiétude quant au monde d’aujourd’hui, grâce à l’humour noir et au cynisme

 Herr Nilsson – Dark princess, Cinderella. Stockholm 2013

      Herr Nilsson – Painted at Spring Beast Festival. Sotckholm 2018

Associer des figures emblématiques liées à l’enfance aux problématiques contemporaines, c’est un choix nihiliste impactant dont l’artiste a bien conscience. Cri de détresse diffusé à travers ses bombes et ses pochoirs, il investit les rues pour imposer sa vision d’une civilisation perdue. Yash Godebski assume sa position en retrait du monde dans cette bulle-atelier qu’il nourrit de son imaginaire. La solitude qu’il peint est aussi implicitement la sienne, celle de l’artiste au regard clair en blouse tâchée, face à lui même, entouré de tubes entamés et brosses usées sur fond de Radio Nova. “Je travaille plus sur le reflet d’un personnage que sur ce personnage lui-même.” Lâche-t-il, un peu ailleurs. “Sur le dernier grand format sur lequel je travaille là, ce sera surtout de la lumière et de la composition, avec juste un petit personnage au fond appuyé à un poteau, qui se demande ce qu’il fout là.” L’artiste d’aujourd’hui questionne sa place au monde, ses oeuvres traduisent d’un désir de prévenir, de dénoncer, et simplement de se désoler. Son rôle de dernier témoin avant l’extinction l’exclut tout comme il le rend indispensable à la société

Yash Godebski photographié dans son atelier parisien, 2014

Vanille Delon

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