Ghizha: les sales gosses de la culture

Rencontre avec Tim Fischer : qu’est-ce qu’être un artiste indépendant en 2019?

Stupeur et tremblements

Aux premiers balbutiements du Web, le concept de « homepage » existait déjà. Au début des années 90, les fournisseurs d’accès Internet proposaient à leurs utilisateurs la possibilité de créer et décorer leur propre page Web, leur espace personnel. Le Web 1.0 permettait une liberté de personnalisation et d’expression sans précédent, qu’on a perdue aujourd’hui au profit de réseaux sociaux au design uniformisé, qui veulent encore et toujours plus de données personnelles. Internet semblait également un terrain de jeu sans limite pour les artistes délaissés des canaux de diffusions plus populaires. Chacun avait le pouvoir d’être vu, d’être lu par n’importe qui, sans devoir passer par les canaux traditionnels. Jusqu’au début des années 2010, Internet semblait un Eldorado pour les indépendants voulant se démarquer du modèle de production traditionnel.

Éventuellement, avec l’ubiquité d’Internet, et une prise de repères des acteurs traditionnels rattrapant leur retard, le rêve semble totalement disparu : YouTube racheté par le géant Google en 2006, la conversation culturelle dominée par les œuvres produites par Netflix, et la multiplication de services de VOD, tel que le mastodonte Disney semblant bien décidé à racheter et englober la totalité de la production télévisuelle et cinématique, le quasi-droit de vie ou de mort sur les artistes de Spotify, la domination de la vente en ligne d’Amazon, la crise de la publicité forçant les journaux en ligne à revoir leur financement. Même le jeu vidéo « indépendant » explosant au début de la décennie semble lointain, disparu aux profits de quelques rares chanceux pouvant tirer leur épingle du jeu principalement grâce à la chance. En bref : les anciens moyens de productions se sont enfin accoutumés à Internet, et ont décidé de sonner la fin de la récré. La fin de la décentralisation chaotique et anarchique.

Ghizha. © Tim Fischer, 2018.

Plus que jamais, la volonté de créer est un saut de la foi, une terrifiante plongée dans un nuage de fumée qui rend le futur incertain, imperceptible. C’est en tout cas l’idée que défend Tim Fischer, jeune dessinateur suisse, dans sa bande dessinée Ghizha. Ghizha est une œuvre s’apparentant au cyberpunk, un genre littéraire contestataire, apparu dans les années 1980, et se caractérisant par la fracture entre « high tech », une société aux avancées technologiques exponentielles, et « low life », préférant se pencher sur les délaissés de cette société, les gens ordinaires, désarmés et impuissants face à un monde déshumanisant et ultracapitaliste. Le cyberpunk a marqué son grand retour vers le milieu de la décennie, n’étant plus que jamais à propos, puisque sa description d’un monde de technologie omniprésente, en proie au capitalisme sans limite, car dérégulé par le néo-libéralisme, s’apparente plus au documentaire contemporain qu’à la science-fiction.

Ghizha, c’est l’histoire de la cité flottante éponyme dans le ciel, où vivent Kris, Nuka, Enok et Maram. Ce qu’ils veulent plus que tout, c’est en descendre, voir ce qu’il y a au-delà du nuage de fumée. Ils ne savent pas ce qu’ils vont y trouver, ce qu’ils vont y faire, mais quelque chose doit changer. L’impulsion créatrice, l’impulsion qui exige la nouveauté, tranche avec la stagnation de la fumée. Quitter Ghizha, c’est sortir de la sécurité pour se lancer dans l’inconnu. « Kris et les enfants sont des incarnations métaphoriques de mes propres sentiments vis-à-vis de la création artistique. S’ils veulent quitter Ghizha, c’est parce que c’est le changement, la nouveauté. C’est un désir naissant de création. Je ne pense pas avoir le monopole de l’expérience de créateur, mais c’est la façon dont je le vois. Et c’est terrifiant, la création. »

Le Prince. © Tim Fischer, 2018.

À Ghizha, deux forces font la loi. L’une est Monsieur K et l’UAG, un organisme policier-militaire dirigeant la ville d’une main de fer. L’autre est le Prince et son gang révolutionnaire, une société alternative, clandestine, celle des marchés noirs et de l’urbain, voire du souterrain. « C’est une culture de débrouillards, presque anarchistes, un peu black bloc sur les bords. [Ce que veut l’UAG], c’est un système rigide et dirigiste, qui ne convient pas à l’individu. Les gens s’organisent entre eux. Ils créent des simili-sociétés à petite échelle, vivent comme ils l’entendent en dehors du modèle. »

Conflit armé, conflit culturel

Tim, facétieux, plaisante des opinions réactionnaires de K, et est assez clair quant aux intentions de Ghizha : « C’est impossible, à mon sens, de faire quelque chose de dépolitisé, mais je voulais réellement faire quelque chose de délibérément politique. » La bande dessinée tient d’une inspiration cyberpunk née des œuvres préférées de Tim ; le manga séminal AKIRA de Katsuhiro Otomo, dont on reconnaît la forte inspiration dans les traits de Tim, Blade Runner de Ridley Scott, et Amer Béton, de Taiyou Matsumoto, qui, à défaut d’être un manga cyberpunk, s’intéresse tout particulièrement à la culture de la rue sur fond de guerre des gangs.

AKIRA. © Katsuhiro Otomo, 1982.

« Le cyberpunk use de son esthétique pour créer un univers de science-fiction qui reste tangible et crédible. Le propos est en général plus à l’échelle humaine, plus intimiste. Ce qui m’intéresse, ce sont des choses à l’échelle de la personne. »

Il y a quelque chose de Kris, dans Strana Corpus, le collectif artistique dont fait partie Tim. Articulé autour de la musique et de la vie nocturne, Strana Corpus est né d’une volonté de voir un changement. « On s’est formés parce qu’au départ, même si les soirées genevoises sont pas mal, c’était toujours de la techno, ou de la house minimale à la berlinoise. On en a tous été un peu lassés. À plusieurs, former un collectif, ça avait l’air plus concret et plus sérieux. » Contenant de nombreux DJ, quelques rappeurs et de producteurs, tout le monde contribue à sa façon à Strana Corpus. Il s’agit d’une initiative volontaire, où tout le monde doit mettre du sien. « On est nombreux donc tout le monde n’est pas actif en même temps. On réalise des choses concrètes à notre échelle, et rien que ça, c’est un peu notre récompense. »

Tim, lui, n’utilise pas de financement participatif. « Je trouve que c’est vraiment très bien, comme moyens de financement. Le problème, c’est que ça passe souvent par un système de contreparties, telles que des commissions. Les rares fois où j’ai fait des commissions, ça devient une grosse source de stress, à cause des échéances. » Si Patreon fonctionne effectivement avec un abonnement mensuel qui implique des contreparties mesurées selon l’investissement monétaire, cela signifie des responsabilités supplémentaires pour l’artiste. Le problème naissant de ce système est que si toutefois la relation entre artiste et public est mise en avant, l’artiste s’impose lui-même une forme de servitude à des échéances et des devoirs, s’éloignant peu du modèle de production en édition.

Le financement participatif a connu son essor directement durant la crise de la publicité sur YouTube. Le financement sur YouTube étant lié uniquement aux publicités, la santé financière des vidéastes est directement dépendante du bon-vouloir des publicistes, donc d’une corporation tierce. Non seulement l’avènement des bloqueurs de publicités a fait chuter les revenus liés à cette dernière sur la presse en ligne, les forçant à adopter le financement participatif ou à simplement revenir à un modèle payant. YouTube n’ayant pas su s’adapter, il y a une multiplication de publicités avant et pendant la vidéo. Pire encore, le système automatisé ContentID, censé identifier et isoler le contenu copyrighté, et au fonctionnement hasardeux, est un casse-tête pour les vidéastes : qu’il s’agisse de retirer des pans entiers de vidéo ou d’audio, monétiser la vidéo du créateur sans qu’il n’ait son mot à dire, ou la peine maximale, la démonétisation, liée soit au contenu copyrighté ou trop controversé pour les publicistes ; YouTube étant fréquemment critiqué pour sa censure politique par le porte-monnaie. Les lois sur le copyright, censées protéger, sont instrumentalisées par les holdings pour asservir les petits créateurs.

Kris et les enfants. © Tim Fischer, 2018.

Teacher, leave them kids alone!

Malgré ce constat alarmant, tout n’est pas perdu. Si Tim ne se financera pas grâce à la simple fidélité et le soutien de son public, souhaitant monter un dossier d’édition pour Ghizha, il reste néanmoins un artiste « indépendant » ; qui n’accepte pas les règles imposées par l’ancien modèle comme un acquis. Nombreux sont ces créateurs. L’indépendant n’est pas mort, et malgré un soubresaut au milieu de la décennie, il ne mourra sans doute jamais: il sait s’intégrer au modèle traditionnel. Le jeu vidéo indépendant ne s’est jamais mieux porté que ces trois dernières années, remportant même les différents awards du milieu, omniprésents au sein du discours en lieu et en place des jeux à gros budget. Si les salles obscures semblent impénétrables, et la mainmise culturelle de Netflix n’est pas neutre, leur tendance à financer un large panel d’œuvres sans sourciller permet certaines de briller par leur irrévérence. Si la distribution de musique est toujours accaparée par l’imposant Spotify, le modèle proposé par Bandcamp change quelque peu la donne. Le système « injuste » ne disparaîtra pas du jour au lendemain, c’est un procédé. Lentement mais sûrement, le système s’améliore. Tant que l’étouffant contrôle existera, ceux qui veulent s’en tirer, ou du moins en tirer le mieux qu’ils puissent, continueront d’être.

Fan art de Matrix. © Tim Fischer, 2019.

Dans la série de films cyberpunk de loin la plus populaire, Matrix, la matrice n’arrive pas à comprendre l’anomalie « Neo », celui qui défie toutes les règles et mécanismes de contrôle. Lui, en arrive à une conclusion très simple : le libre arbitre est «  inévitable  », et ne cessera d’apparaître tant qu’il y aura des hommes. Il force ainsi la matrice à accepter une trêve, n’ayant pas totalement vaincu la machine, mais ne s’étant pas soumis à ses termes.

Tim décrit Strana Corpus comme une coopérative de l’art. Elle n’est peut-être pas aussi révolutionnaire que le gang du Prince, mais c’est une initiative concrète, à l’échelle humaine. « C’est un peu un idéal. J’aimerais voir ça, un monde où chacun serait respectueux et bienveillant, s’organiserait en petites sociétés et initiatives différentes les unes des autres. Des microcosmes différents qui cohabitent ensemble et qui ont chacun quelque chose d’intéressant à proposer. On s’influence les uns, les autres et on se tire vers le haut. C’est aussi ça, Ghizha. » Idéaliste, peut-être, mais pas naïf pour autant. Si la fête est belle est bien finie et l’hégémonie a repris le dessus sur Internet, il reste essentiel de ne pas crier défaite, et de continuer à combattre à son échelle. Comme dans le cyberpunk de Ghizha, c’est à la rue de se réapproprier la technologie et les armes du pouvoir en place, de feindre l’obéissance aveugle pour mieux changer le système de l’intérieur. La promesse de l’immatériel et de l’immensité du réseau est bien là, mais elle commence paradoxalement ici, dans un lieu déterminé et localisé. Un mouvement « grassroots », en somme. C’est bien là la plus grande faiblesse du capital : puisqu’il cherche à s’approprier sans discrimination tout ce qu’il peut vendre, il sert aussi de plateforme à ceux qui s’affairent à le bousculer de l’intérieur. La récré n’est pas tout à fait finie, et les sales gosses de la culture comptent bien en profiter.

Temperance W.

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