« Les dessinateurs en sont inconsciemment rendus à l’autocensure »

Depuis les attentats de Charlie Hebdo, le métier d’illustrateur peut être devenu compliqué et la liberté d’expression est menacée. Claude Voirriot, illustrateur, nous livre les secrets de son métier, nous donne son opinion sur l’après Charlie Hebdo et comment il est confronté au politiquement correct.

Dans la peau d’un illustrateur

Claude Voirriot, 48 ans, a accepté d’être interviewé dans son appartement en banlieue parisienne. Très agréable, Claude commence à répondre aux questions dans son atelier où feutres, crayons, papiers, tablette cintiq et ordinateur sont dispersés un peu partout.

Passionné par l’illustration depuis sa jeunesse, son univers « frais et coloré lui permet d’illustrer tout de façon sympathique ». Pourtant, il s’était d’abord engagé dans une voie complètement différente. Diplômé d’un BTS électrotechnique et non d’un diplôme d’art, il pensait finir sa carrière en tant que technicien. « J’ai réalisé que je m’étais complètement trompé de voie et je me suis réorienté pour faire de l’illustration ». Autodidacte, il a commencé par faire des bandes dessinées et, aujourd’hui, il est illustrateur pour la publicité, la presse, la communication, l’édition, internet et bien plus encore… L’illustrateur polyvalent sait adapter son style à un public jeune ou à des sujets d’actualité sérieux.

Cet illustrateur organise sa journée de façon précise. Elle commence avec la mise à jour de son site internet et réseaux sociaux. Les dessins sont publiés principalement sur Instagram, Linkedin, Facebook et Twitter. Ensuite, il y a tout le travail de création qui se met en place: chercher des idées et esquisser des illustrations. L’après midi est consacré à la finalisation des illustrations en couleur. Avec plusieurs illustrations à préparer en même temps et d’autres qui peuvent venir au cours de la journée, son emploi du temps est souvent chargé et imprévisible. Son agent artistique lui trouve des travaux ou se sont directement les éditeurs, agences de communication, magazines ou les journaux qui le contactent. Il est amené à illustrer des contenus variés que se soit des cartes de vœux, du contenu sur internet, des affiches publicitaires, des couvertures de livre, des journaux ou des magazines.

Très exigeant envers lui-même, il se dit toujours « déçu à 95% » de ses illustrations même si, avec le recul, il se rend compte que ses illustrations étaient réussies. Il cherche à ce que son approche « soit graphique, avec de la joie et une forme de poésie ». Admiratif des travaux de Jean-Jacques Sempé et Saul Steinberg, de grands illustrateurs des années 50, cela peut se ressentir dans ses dessins qui s’inspirent de cette période. Il qualifie son style de « néo rétro » et « parle des choses d’aujourd’hui avec des préoccupations contemporaines, mais avec une approche graphique un peu vintage ».

De par la nature de son travail, Claude a appris « à regarder les choses avec attention ». Toujours accompagné de son appareil photo et de ses carnet de notes, son inspiration peut venir de n’importe où: dans la rue, peinture, cinéma, littérature, exposition, voyage… « L’inspiration ne “tombe pas du ciel”, il faut la chercher et la dénicher dans tout ce que l’on regarde, écoute, lit…», mais en dehors de l’illustration « au risque de refaire ce qui a déjà été fait. », déclare t-il. Son secret pour réussir est qu’il faut être passionné « car si  on n’est pas passionné, on va souffrir ». Et, bien sûr, il faut « bosser et dessiner tout le temps, observer tout ce qui se passe, être au courant de l’actualité, s’intéresser à beaucoup de choses, être patient, rencontrer le plus de gens possible dans tous les domaines et montrer son travail le plus possible ».

Un métier difficile

Malgré tous ces avantages, le métier d’illustrateur n’est pas toujours simple et beaucoup ont du mal à en vivre. Mais cet illustrateur depuis 15 ans « transporté par la passion » ne lâche jamais et affirme pouvoir « abattre des montagnes ». Il est conscient de la chance qu’il a de vivre de sa passion. Même si la solitude peut parfois être difficile à supporter car « c’est un travail où l’on reste souvent seul, où il faut s’astreindre à sortir, rencontrer des gens ». Les sujets ne sont pas toujours évidents à illustrer. Certains textes sont très techniques mais la partie la plus difficile est d’illustrer des sujets graves. Il a déjà été amené à illustrer des textes sur la pédopornographie, la pédophilie le terrorisme ou la radicalisation. « Ce serait trop difficile de devoir illustrer que cela. On a toujours besoin d’illustrer des sujets plus légers pour pouvoir souffler ». Le métier est maintenant de plus en plus confronté à l’autocensure et au politiquement correct.

L’après Charlie Hebdo

Depuis les attentats de Charlie Hebdo, le métier d’illustrateur n’est plus aussi évident, en particulier pour les dessinateurs de presse qui « rebondissent par le biais de dessins satiriques ou humoristiques sur les sujets d’actualité ». Aujourd’hui, « Les dessinateurs marchent sur des œufs » étant donné « qu’un dessin peut être relayé sur les réseaux sociaux en un rien de temps et défouler les passions sans retenue ». M. Voirriot n’est pas directement concerné par les problèmes générés à la suite des attentats de Charlie Hebdo, mais cela ne l’empêche pas d’avoir un avis sur la question et de soutenir ses collègues dessinateurs de presse. Très choqué par les attentats et à « 100% pour la liberté d’expression », Claude déclare que la « conséquence des attentats, c’est que les dessinateurs en sont inconsciemment rendus à l’autocensure ». Pour ne pas choquer le public et pour éviter de créer des tensions, nombres d’artistes ont été obligé de justifier leurs œuvres. Des mesures de précaution qui sont les conséquences des attentats à Charlie Hebdo. Certains ne peuvent plus dire ce qu’ils pensent   « par peur de représailles, comme aux pires heures des systèmes communistes, notamment en Tchécoslovaquie » et cela, c’est « pire que la censure ». Il affirme que la censure n’est rien et qu’elle « engendre même un regain d’ingéniosité et d’intelligence pour la contourner. Les artistes ont toujours été plus inventifs dans les périodes de forte répression. Et surtout nous savons qu’elle n’est fondamentalement pas efficace ». En ce qui concerne la France « la censure ne nous menace pas, par contre nous sommes entrés dans une ère d’autocensure, du moins pour ceux dont le métier est d’exprimer une opinion, comme les intellectuels et notamment les dessinateurs de presse ».

La confrontation au politiquement correcte

Dans son travail, l’illustrateur est confronté de plus en plus au politiquement correct. Cette notion désigne la façon dont les médias et les politiques corrigent excessivement ou modifient des formulations qui pourraient blesser un certain groupe de personnes en particulier autour des questions ethniques, religieuses ou sexuelles. « On le voit bien dans le dessin de presse, mais aussi dans le langage, où des mots simples sont proscrits, des mots comme “vieux” remplacé par “sénior”, “aveugle” par “non voyant”, “nain” par “personne de petite taille”… C’est symptomatique de notre société policée ou chacun refuse d’entrer en relation avec les membres des autres communautés. On s’oriente vers un repli communautaire, pas seulement religieux ou culturel où il devient impossible de s’exprimer sans être taxé d’anti-ceci ou anti-cela ». L’illustrateur doit maintenant corriger son travail sans arrêt. « Par exemple, si je dois représenter une personne qui cuisine dans un environnement familial, il ne faut pas que ce soit une femme car c’est stigmatisant. Un agresseur ne peut pas être un homme de couleur. Dans une illustration représentant une réunion, il doit y avoir autant d’hommes que de femmes. Il y a aussi des problèmes dans la représentation des couples, homme-femme, homme-homme ou femme-femme… », déclare t-il. « C’est devenu très pénible et dommageable pour la liberté d’expression et surtout on crée un décalage entre la réalité et la représentation d’un monde qui se veut “parfait”». Un mouvement appelé « politiquement incorrect » est apparu, en grand défenseur de la liberté d’expression, pour se révolter contre la censure ou l’autocensure.

En ce qui concerne l’avenir, Claude « garde toujours du temps pour développer des projets personnels ». Il organisera des expositions, des illustrations sur sa passion ainsi qu’un livre pour l’année prochaine. La première exposition aura lieu dans les locaux du Parisien. La seconde sera sur le vélo, sa passion depuis toujours, dont il fera aussi des illustrations dans le but de créer des posters ou des t-shirts. Il prépare l’illustration d’un livre sur Istanbul, le voyage qui l’a le plus marqué. Ayant déjà illustré des romans jeunesse, il espère aussi pouvoir illustrer des livres pour les plus âgés.

 

Written by

Science journalist / Independant documentary producer and director for TV and radio. "My interest is in the future because I am going to spend the rest of my life there" Woody Allen.

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