Patricio Sanchez Rojas: la poésie comme remède à l’exil

Le poète chilien de 59 ans nous a fait part de son expérience en tant que réfugié politique. Tragédie, déracinement puis intégration, cette partie de son histoire vivra en lui pour toujours. Depuis son arrivée en France, ses poèmes l’aident à accepter et partager son histoire.

Se demande-t-on assez souvent quels sentiments provoque l’exil? Quelles sont les solutions pour le surmonter? L’accepter ou le refuser? Comment vivre avec? Dans un contexte de « crise migratoire », où l’on parle de milliers, de millions de migrants, les personnes contraintes de fuir leur pays ne sont perçues que comme des numéros. Mais chaque personne a son histoire, sa version de l’exil. Patricio Sanchez, poète né au Chili, la raconte dans ses poèmes. Le dernier recueil qu’il a publié en 2017, Les Disparus, revient sur la dictature de Pinochet qui a mis le pays à feu et à sang. Il aborde différents thèmes liés à cette période, dont l’exil. Entre frustration et volonté d’intégration, le statut de réfugié politique mène à une longue réflexion sur sa propre situation. Selon lui, «l’exil n’est pas une rivière tranquille. C’est une rivière trouble, très trouble». Une rivière qu’il a su rendre plus claire grâce à la poésie. Lors d’une rencontre avec lui à la Maison de la Poésie de Montpellier, il nous explique comment cela a pu être possible. Assis au coin d’une table, plongé dans le calme du lieu qui fait oublier la pluie incessante de ce jour-là, une discussion profonde s’engage autour de l’exil, la poésie, la douleur, mais aussi l’espoir.

De la poésie pour s’amuser puis l’exil…

Patricio Sanchez Rojas est né au Chili, dans la ville de Talca, au centre du pays. Il aime préciser qu’il s’agit de la région où vivait Pablo Neruda, grand poète chilien. Ce climat était propice à l’apprentissage de la poésie, à laquelle sa famille l’a vite sensibilisé: « j’ai commencé à recevoir la poésie du côté de ma mère et aussi à travers mon frère. Sans que je le sache, j’ai baigné dans un bain culturel poétique grâce à eux». Sa mère, grande admiratrice de Pablo Neruda et Gabriela Mistral lui récitait leurs poèmes. Quant à son frère, il lui a fait connaître la poésie d’Antonio Machado, Federico García Lorca, Miguel Hernandez à travers le chant. Il parle avec enthousiasme de ces grandes figures de la poésie hispanophone qui l’ont inspiré dans les premiers textes qu’il écrit à l’âge de 14 ans, « d’une façon très ludique, pour [s]’amuser ». Et il y a eu ce concours littéraire autour de la poésie organisé par une de ses professeurs, où il se serait « complètement planté », dit-il en rigolant. Paradoxalement, c’est à la suite de cet échec, qu’il  a vraiment ressenti l’envie d’écrire, de comprendre pourquoi il n’avait pas été sélectionné. Il continue donc à écrire à sa façon, avec beaucoup d’humour, des histoires qu’il racontait à sa famille. « Et puis pendant la dictature, j’ai fait une grande découverte: les chansons de Violeta Parra ». Bien qu’elles soient interdites sous le régime de Pinochet, il les écoutait en cachette, en boucle : « je me sentais libre en écoutant [ses] chansons». Même chose avec les chansons de Victor Jara. Pour lui, ces deux chanteurs folkloriques chiliens étaient de vrais poètes. Ce sont toutes ces références qui lui ont donné l’envie de faire de la poésie, plus qu’un autre style d’écriture.

A l’âge de 17 ans, il est contraint de quitter le Chili pour des raisons politiques. Sa famille, qui avait de bons rapports avec le gouvernement renversé par Pinochet, était la proie du régime militaire. Ils recevaient régulièrement des menaces de morts, vivaient sous surveillance militaire, subissaient des fouilles. Son beau-frère (à la fois père adoptif) a été emprisonné pendant 4 ans. Il raconte : « il a été d’abord disparu, ensuite libéré, emprisonné par l’Etat, torturé avec de l’électricité, des coups, il a tout reçu. Il a eu un simulacre de fusillade. Il précise: On lui a introduit de l’électricité dans les dents, dans les testicules». C’est grâce à l’intervention de scientifiques français avec lesquels travaillaient ses parents adoptifs que Patricio et sa famille ont pu quitter le pays à la fin du mois d’octobre de 1977, avec l’accord de Pinochet. Ils arrivent donc en France avec le statut de réfugiés politiques. Chose qu’il a eu du mal à accepter. Principalement parce qu’il était très jeune. Il détaille : « j’ai toujours dit que l’exil politique était celui de ma famille, pas le mien. Moi je n’ai pas eu le choix. C’est pour ça que j’ai eu beaucoup de mal à comprendre que, sans connaitre la politique, je me retrouve exilé politique. Ça a été une tragédie ». Après avoir évoqué ce sujet lourd et douloureux, une pause s’est présentée comme une nécessité avant de poursuivre l’entretien.

La poésie : résilience et mémoire

En reprenant, Patricio Sanchez affirme que même s’il a bénéficié d’un très bon accueil et de solidarité en arrivant en France, cette étape de sa vie a été très difficile. Il partage son ressenti en arrivant à l’aéroport Charles de Gaulle : « j’ai perdu ma langue, j’ai perdu une grande partie de ma famille, un espace. J’ai perdu aussi la possibilité de grandir dans mon pays, de faire quelque chose pour le Chili». C’est avec le temps, en parlant avec sa famille, en lisant des livres sur l’histoire de son pays qu’il a fini par comprendre son exil, et à vivre avec. C’est ce que l’on appelle la résilience: accepter qu’une histoire tragique passée vive en nous dans le présent. Pour lui, il est important de partager cette histoire avec les autres et non pas la garder pour soi. « Je pense que ce n’est pas bon de fermer les robinets, d’oublier le passé. […] sans mémoire et sans histoire, sans passé, il n’y a pas d’avenir », explique-t-il.

D’autant plus que le thème de la mémoire est fondamental en Amérique Latine pour lutter contre l’oubli des crimes de la dictature. D’ailleurs, beaucoup de groupes de victimes agissent encore en défense de la vérité, la mémoire et la justice. Dans cette lutte contre l’amnésie, les témoignages sont très précieux. Ils remettent les choses à leur place pour contrer les récits conservateurs qui défendent les aspects « positifs » des dictatures (ascensions économiques, rétablissement de l’ordre, défense des valeurs nationales,…). L’intérêt des témoignages des victimes des dictatures est de rétablir la vérité et d’éviter que des crimes soient oubliés.

La poésie est donc pour Patricio Sanchez, la voie (et la voix) vers le partage de son expérience. Elle lui sert non seulement à mettre des mots dessus mais c’est aussi «une façon de combler un espace vide, qui [est] l’absence de [son] pays natal ». Il reconnait que d’avoir continué à écrire à son arrivée en France l’a beaucoup aidé à s’en sortir.

De la poésie en français pour s’intégrer

Elle est également un des moyens de s’intégrer à son « pays adoptif ». Il explique que « si on ne s’intègre pas, on disparait comme individu ». Son choix est donc d’écrire de la poésie, certes, mais en français. Ce qui est admirable, car s’exprimer par la voie artistique dans une langue qui n’est pas sa langue maternelle n’est pas chose aisée. Mais c’est en restant très humble qu’il explique qu’il n’est pas le premier à faire ça : « Il y a beaucoup d’autres latino-américains, espagnols et gens d’ailleurs qui ont changé de pays et qui ont adopté la langue, les mœurs, les traditions, et ça j’aime bien ».

Ecrire en français est un réel défi grâce auquel il s’épanouit: « A chaque fois je découvre de nouvelles choses, à travers les dictionnaires, internet. Parce que s’il y a bien quelque chose qu’un écrivain peut attendre c’est de s’émerveiller à travers ce qu’il découvre dans ses textes. Mon émerveillement à moi, c’est la langue française. C’est de pouvoir faire des phrases avec un langage qui n’est pas le mien ». Il précise que le français a un effet particulier sur lui. Il lui permet d’éclaircir ses idées, de se débarrasser de son passé. Tandis que l’espagnol lui fait penser au passé de façon pessimiste. Grâce au français, il prend du recul pour mieux analyser l’histoire de son pays.

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Patricio Sanchez Rojas, poète franco-chilien, Montpellier 2018

A sa façon, Patricio Sanchez renoue avec ses racines, « fait un clin d’œil » aux victimes et aux personnes qui ont souffert de la dictature. Modestement, il précise que ses poèmes s’adressent à un petit public. Il est conscient qu’écrire de la poésie en français sur la dictature d’un pays hispanophone restreint le nombre de lecteurs. De toute façon ce n’est pas ce qu’il recherche. « Je ne suis pas le plus grand poète du Chili, mais un modeste poète français, qui s’adresse à un petit groupe de personnes. Si je peux raconter ce que j’ai vécu ou ce que d’autres personnes ont souffert lors de la dictature, c’est déjà gagné ». D’ailleurs il compare lui-même son travail à celui d’un artisan. Une personne qui fait son travail dans son coin, isolée des autres, au service d’un groupe de personnes de son village. Dans son cas, sa poésie concerne « une petite patrie imaginaire, un petit groupe d’amis ». Il n’est en aucun cas question d’argent, de bénéfice. Il tient à préciser que si Les Disparus  lui rapportait de l’argent, celui-ci reviendrait directement à une association de famille de disparus au Chili.

L’entretien se termine sur les remerciements de Patricio pour l’intérêt porté à son travail. Une parenthèse de deux heures et demie se ferme, au cours de laquelle une vision du monde et de l’exil aura été partagée. Un témoignage de plus pour nourrir nos esprits, jamais assez rassasiés. En sortant de la Maison de la Poésie, on s’aperçoit que la pluie n’a toujours pas cessé de tomber.

Ilonka Reinoso

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