Mes Règles, My Rules by Annomane

Fanny Godebarge, la voix de l’activisme menstruel

En militant pour la déconstruction du tabou des règles, la jeune activiste crée une plateforme collaborative entièrement consacrée au cycle menstruel. Les gouttes rouges et les jeux de mots bien sentis du site web « Cyclique » racontent déjà l’enthousiasme de sa créatrice. Son discours explique pourquoi il est important de donner plus de visibilité à ce sujet.

Montreuil, petite commune située à l’est de Paris, est connue pour son atmosphère alternative et créative. En marchant vers l’espace de fablab-galerie ICI, on traverse les espaces abandonnés pleins d’art de rue et on comprend tout de suite pourquoi ce quartier s’appelle ‘Brooklyn français’. C’est dans cet esprit que le bâtiment d’ICI rassemble des jeunes entrepreneurs innovants, leur permettant de développer leurs idées dans un environnement convivial et décontracté. Avec une tasse de tisane maison et un regard amical, Fanny est à l’écoute et contente de répondre à toutes les questions que nous pourrions avoir sur les règles.

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Fanny Godebarge © Gaëlle Matata

Bien qu’elle soit activiste depuis 2015, les questions qu’elle se posait sur les règles datent depuis plus longtemps : « Réglée à dix ans, ça fait plus de 20 ans de mes règles. J’ai passé plus de temps à avoir mes règles qu’autre chose ! », dit-elle en riant. Souffrant d’endométriose, elle a eu des règles très douloureuses depuis son plus jeune âge. Une maladie qui touche une femme sur dix, l’endométriose est toujours mise de côté et il n’y a toujours pas de traitement définitif. Pour « avoir moins de douleur », Fanny a été mise sous pilule contraceptive à 12 ans ! Une pratique assez audacieuse pour une fille de cet âge, mais le plus souvent recommandé par les médecins pour toute maladie liée aux hormones. Nous pouvons nous demander : jusqu’à quand les femmes auront-elles le même traitement médical pour toute maladie liée aux ovaires ? Le nombre de femmes en question n’est certainement pas négligeable (seule l’endométriose et les ovaires polykystiques en font 20%). Déjà, à partir de son expérience personnelle, Fanny se rend compte que la vie des personnes réglées serait plus facile si les règles n’étaient pas un tabou.

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© Medium

Du collectif Fluides à la plateforme Cyclique

La découverte de la cup menstruelle, une alternative écologique, lavable et réutilisable pour la fuite des règles, a été le tournant vers son activisme. Sa rencontre avec l’artiste parisienne Fur Aphrodite a conduit à la création du collectif Fluides : « C’était en mars 2015. On faisait des ateliers où on invitait des personnes à venir avec un fluide corporel. Il y en avait beaucoup qui venaient avec les règles. On en discutait, on essayait de reconstruire un peu tous les tabous qu’il y avait autour de ça et on invitait les participants à mettre leurs fluides, leurs règles, dans une pratique artistique. » D’après Fanny, ce projet innovant pourrait être remis en route à un moment. Ensuite, elle a lancé Clean Your Cup, « une initiative pour démocratiser la cup menstruelle ». Au sein de ce projet international, plus de 700 personnes contribuent à signaliser les espaces « cupsafe » où on peut nettoyer nos cups. En se rendant compte qu’il manquait de plateforme pour échanger sur les règles, Fanny a lancé Cyclique en avril cette année. En tant que chef de projet, coordinatrice et directrice de publication, elle gère cette plateforme qui offre de l’information, des témoignages, des conseils et de l’art liés aux règles. Déjà en novembre, l’équipe Cyclique a organisé Sang Rancune, le premier festival consacré aux règles. Fanny est contente de la popularité croissante de ses projets et de leurs résultats. Pourtant, elle trouve que les pas dans la déconstruction des tabous sont trop lents.

L’éducation avant tout

« Il faut que ça passe la porte des écoles », dit Fanny, en expliquant que l’éducation des jeunes filles sur le sujet est extrêmement pauvre : « Le problème est qu’on parle de règles juste quand on parle de fécondité ou de rapports sexuelles. C’est toujours dans la finalité d’avoir des enfants, alors que ce n’est pas forcément une finalité en soi. Ce n’est pas parce qu’on a nos règles qu’on veut avoir des enfants ! C’est un choix qu’on fait plus tard, en tout cas pas à 10 ou 11 ans. »

Parmi les enjeux auxquels il faut sensibiliser les gens, Fanny parle de la santé et de l’écologie : « Les protections traditionnelles contiennent beaucoup de plastique et de produits chimiques qui sont, d’une part, très dangereux pour la santé, mais, d’autre part, représentent un dégât écologique. » En même temps, les protections traditionnelles sont les plus faciles à obtenir. L’utilisation de la cup menstruelle, qui serait une solution idéale, n’est pas encore très répandue, car elle n’est pas très présente ni dans les magasins ni dans les médias. Pour cette raison, Fanny souligne que nous ne devrions pas se sentir responsables à titre individuel : « Ce sont les industriels et les fabricants des protections périodiques qui sont vraiment responsables de ça. » De plus, étant donné qu’il s’agit de produits de première nécessité (officiellement depuis 2015) et que les femmes doivent en acheter au moins une fois par mois, les produits de protection menstruelle sont trop chers. Fanny milite pour qu’ils soient 100% remboursés par la sécurité sociale.

Pas qu’une affaire de femmes ?

Pour que les règles soient enfin reconnues comme un sujet qui n’est pas uniquement réservé aux femmes, Cyclique propose une politique inclusive en utilisant le terme personnes menstruées : « Personnes menstruées incluent évidemment les femmes, mais, il y a aussi des personnes trans, des hommes trans qui ont encore leurs règles. Par ailleurs, on considère que quand on a 10 ou 11 ans et qu’on a nos règles, on n’est pas des femmes. On décide de le devenir ou non plus tard. » Ce sujet n’est même pas limité aux personnes menstruées, ajoute Fanny, puisque tout le monde est concerné par les règles à un moment ou un autre : « Une de nos cibles pour 2019, ce sont les pères de famille, savoir comment les concerner et les rendre sensibles à la cause. De plus en plus des familles sont divorcées et, quand il y a des adolescentes à la maison, il peut ne pas y avoir de maman. Et pourquoi ça serait à la maman de prendre en charge le sujet ? »

À l’échelle globale, Fanny trouve que les marques de protections périodiques ont une partie de responsabilité dans ce manque d’intérêt par les hommes : « Pour tout ce qui est marque de protections périodiques, c’est hyper girly, c’est du pinkwashing, et ça, c’est très désagréable ! » En choisissant la couleur rose pour les emballages, ces marques n’aident pas les femmes ; elles ne font que renforcer les stéréotypes sur le genre et garder les règles dans l’ombre. Elle croit que les hommes seraient moins gênés d’acheter des protections périodiques si les packagings étaient plus neutres.

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Do we bleed blue? © Instagram

Une image floue

Contrairement au meurtre, au viol, à la violence, le sang menstruel est un des rares contenus graphiques complètement bannis de la télévision. En mars de cette année, pour la première fois en France, la marque Nana a lancé une publicité pour les serviettes où ils ont utilisé du liquide rouge pour évoquer le sang. Fanny nous rappelle que l’image de la serviette reste quand même « floutée au niveau de sang, parce qu’ils n’ont pas l’autorisation de montrer le sang des règles ».

Fanny salue la campagne #bloodnormal de Nana, bien qu’on ne sache pas si l’objectif était vraiment l’autonomisation ou simplement un succès commercial. « C’est une super campagne de publicité, je trouve ! Ça montre des femmes comme des guerrières, avec une bande-son super intense, des filles qui pleurent, qui rigolent, un homme qui va acheter un paquet de serviettes… », évoque-t-elle, « J’aurais tellement voulu voir ça quand j’avais 13 ans !» Elle fait quand même remarquer qu’elle ne soutient pas Nana, nous rappelant qu’il s’agit toujours d’une marque très polluante et nocive pour notre flore : « Pour moi, c’est de la récupération militante, parce que quand j’ai vu ça je me suis dit : « C’est fou, parce qu’en fait ces gens là, finalement, ils font ce que nous devrions faire, mais on n’a pas l’argent pour le faire. » »

Les règles, ça rassemble à quoi ?

Les contenus de caractère éducatif et informatif de la plateforme Cyclique sont d’habitude suivis de dessins ou d’images souvent jugées comme trop audacieuses ou explicites. Ce choc, selon Fanny, vient du fait qu’on n’est pas habitué à voir les règles : « Quand on montre le sang des règles, ça sent le sang, ça ne sent pas la rose ou tous les produits bizarres parfumés qu’ils mettent dans les tampons et les serviettes. Et, effectivement, ça a des différences de textures, d’odeurs, de couleurs etc. On n’est pas habituées à ça. Dans l’imaginaire collectif il n’y a aucune représentation des règles, que ce soit à travers les médias ou même à travers d’autres médiums.» À cet égard, diffuser une vraie image des règles est l’un des enjeux les plus importants dans la déconstruction du tabou : « Nous, chez Cyclique, on a pris le parti d’être franches sur notre identité visuelle et sur ce qui accompagne nos articles, parce qu’on n’a pas envie de faire de détours. C’est aussi potentiellement un travail qu’on a à faire au niveau collectif – nous, quand on fait des interventions, ou à travers les médias – diffuser ce type, disons, presque d’idéologie d’être honnêtes. »

Les règles, au-delà du féminisme

L’activisme menstruel de Fanny ne peut pas être étiqueté par un féminisme spécifique. Tout en luttant pour rendre tout le monde sensible aux règles, elle le trouve irritant d’être perçue comme quelqu’un qui milite pour femmes seulement : « Il y a une chose qui est hyper gênante quand tu parles des règles, c’est que tu tombes souvent sur des personnes qui se revendiquent féministes mais qui sont ultra essentialistes. C’est-à-dire qu’elles font la différence entre les hommes et les femmes, elles ont une vision hyper binaire de la société, de l’humain. Ça me gêne énormément, et je n’appartiens pas du tout à ce courant là. » Elle caractérise son féminisme comme « matérialiste, radical, intersectionnel ».

Bien qu’elle ne soit pas d’accord avec le discours de ces individus ou groupes, Fanny soutient quand même toutes les initiatives qui pourraient aider à visibiliser ou à déconstruire le tabou des règles. « Parfois ce sont des personnes qui n’ont pas autant déconstruit que nous, qui ne sont pas militantes comme nous, et ça, ce n’est pas grave en fait ! Chacun fait son chemin et sa réflexion militante à sa vitesse. » Elle comprend que cette lutte va au-delà des convictions personnelles, au-delà du féminisme, au-delà des femmes.

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Charlotte Abramow, Les Passantes
Featured image © Annomane

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