REDÉCOUVRIR FATOU DIOME À TRAVERS SON PREMIER ROMAN

 

« Les noirs et les blancs me fatiguent avec leurs couleurs, donc j’aimerais qu’ils soient tous mauve. Comme ma couleur préférée […] Il serait temps qu’on se voit comme des êtres humains qui partagent cette planète et nous devons nous sauver ensemble, apprendre à s’aimer. On a essayé les guerres, il est temps d’essayer l’amour pour voir ce que ça fait ».  Fatou Diome

 

Unknown

 

Invitée spéciale sur « Le Grand Atelier » animé par Vincent Josse le 18 Novembre, Fatou Diome séduit encore une fois ses auditeurs avec sa « folie poétique ». Écrivaine sénégalaise, née sur l’île de Niodior, elle raconte l’expérience de la migration vers la France autour des années 1990. Elle est l’auteure de « La préférence nationale » (2001) qui raconte les aventures d’une femme luttant pour sa liberté et de trois romans « Le ventre de l’atlantique » (2003),Kétala (2006),« Inassouvies, nos vies » (2008). Elle a publié son dernier roman en 2017 intitulé « Marianne porte plainte ! ». Son écriture est perpétuelle, incessante, ininterrompue… Elle reconnaît sur France Inter qu’elle écrit tout le temps. Elle ajoute : « Il y a toujours cette quête à l’intérieur de nous et comparés à Yourcenar ou Victor Hugo nous sommes toujours que des apprentis. À chaque livre j’essaie de me dire que ce sera mieux que le précédent. J’espère pouvoir nommer la chose parce qu’on cherche à la nommer et on n’y parvient pas ; c’est pour cela qu’on continue. J’aimerais alors qu’on lise toujours le prochain livre pour voir si j’y arrive un peu mieux ».

 Nous, nous choisissons« Le ventre de l’Atlantique », un voyage riche en émotions, une lecture envoûtante permettant de découvrir sa voix et son style. Malgré le fait qu’elle ait publié  d’autres romans après celui-ci, prenons le temps le redécouvrir et de l’apprécier à nouveau.   Il s’agit de son premier roman est autobiographique,  la protagoniste, Salie, n’est autre que Fatou Diome. Le lecteur est plongé aux premières loges. Fatou Diome ne leur cache rien : migration, exil, distance, déchirement, abandon, etc…. Elle ne se focalise pas seulement sur une société en particulier, mais au contraire, prend en compte les sociétés de départ et d’arrivée. Grâce à cette approche, elle décrit comment un projet migratoire se met en place et comment il se déroule. Elle ouvre également une piste de réflexion sur les conséquences engendrées par ce projet ainsi que sur ces enjeux. Madické, frère de Salie, représente la jeunesse sénégalaise. Celle qui rêve de quitter son pays d’origine et d’atteindre la France pour sortir de la pauvreté.

Montrer la face cachée de l’immigration s’avère très compliqué. D’autant plus que Salie habite en France et que ses tentatives de convaincre son frère Madické de rester au pays sont constamment remises en cause. Salie cherche à le dissuader, mais la tâche se révèle  chaque jour plus compliquée.  Les habitants du village, et notamment ceux ayant vécu ou vivant en Europe, peignent un tableau de la France très prometteur et florissant attisant ainsi les esprits des jeunes sénégalais. Leur rêve ? S’émanciper à travers le football. Un des anciens du village que l’on surnomme « L’homme de Barbès » n’était pas « avare en récits merveilleux de son odyssée ». Un autre personnage se différencie des autres : Monsieur Ndétare, professeur de français. Il cherche à dissuader les jeunes qui voient la France comme un emblème de réussite. Salie raconte : « Mon frère galopait vers ses rêves, de plus en plus orientés vers la France. Les fils du pays qui dînent chez le Président de la République jouent en France ». (p. 82)

 

800.f4.3.7.par.footbal-plage.

 

Fatou Diome introduit aussi dans son premier roman la thématique de la condition des femmes et la vision androcentrique de la société qui considère ces dernières comme des êtres inférieurs sur lesquels les hommes ont une emprise totale, notamment en ce qui concerne leurs prises de décisions et leur liberté. Les violences physiques et psychologiques faites aux femmes sont présentes tout au long du roman. Les passages dans lesquels on trouve cette thématique sont souvent accompagnés de commentaires de Salie qui laissent transparaitre sa vision critique : « sur ce coin de la Terre, sur chaque bouche de femme est posée une main d’homme » (p. 131). À ce sujet, Fatou Diome réunit les thématiques de la violence faites aux femmes, de la migration et de l’abandon lorsque Sankèle (une jeune fille du village) refuse d’épouser l’homme que son père a choisi pour elle et qui, un jour peut-être, l’emmènera en France. Il s’agit d’un vieil homme, laid et absent qui revient au pays tous les deux ans. La jeune femme, amoureuse de Monsieur Ndétare, tombe enceinte de ce dernier. Au moment de l’accouchement, elle se retrouve rapidement séparée de son enfant à cause de son père qui utilise comme prétexte qu’ « un enfant illégitime ne peut grandir sous sontoit ». La jeune fille se retrouve ainsi forcée de quitter le village, déguisée en homme afin de trouver un emploi dans un autre village. L’auteure écrit : « Sankèle était devenue une ombre diffuse dans un territoire imaginaire ». (p.136) Le statut d’infériorité et le triste sort réservés aux femmes sont présents tout au long du roman. Les femmes sont tenues pour responsables de tous les malheurs des hommes : Simâne appelée « la calebasse cassée » est accusée de ne pas pouvoir « contenir l’avenir » car elle n’a eu que des filles. Son mari se retrouve désormais dans l’obligation de nourrir ce qu’il considère comme des « bouches inutiles ».

Fatou Diome aborde également la thématique de la polygamie. L’expérience des femmes concernées met en lumière la rivalité que celle-ci engendre. Cette situation provoque une violence verbale qui s’accompagne de proverbes comme « nourrir des filles, c’est engraisser des vaches dont on n’aura jamais le lait » ou encore « berger sans taureau finira sans troupeau » (p. 145) L’auteure nous montre comment les femmes sont influencées par ce statut d’infériorité qui leur est attribué dès leur plus jeune âge : « Quand je serai grande, je ferai seulement maman, comme ma maman, et j’obéirai à mon mari pour aller au paradis » (p.187)

Déracinée de son pays d’origine et toujours considérée comme une étrangère en France, Fatou Diome écrit « je vais chez moi comme on va à l’étranger, car je suis devenue l’autre pour ceux que je continue à appeler les miens » (p. 166) Les questions de l’altérité et de l’Ailleurs  sont très fortes. Lors des faits migratoires, l’individu change à cause des expériences vécues.  Au fil du temps, il subit des changements qui font qu’il ne sera pas considéré comme membre de la société d’arrivée, mais il sera en même temps différent de ceux qu’il a laissé dans la société de départ. Avec une phrase poignante, Fatou Diome dénonce un fait très important : « En Europe, mes frères, vous êtes d’abord noirs, accessoirement citoyens, définitivement étrangers, et ça, ce n’est pas écrit dans la Constitution, mais certains le lisent sur votre peau » (p. 176).

Ce roman est écrit avec beaucoup de ferveur et d’humour malgré le fait que les thématiques traitées témoignent d’une réalité tragique. La condition des femmes, l’expérience de la migration ainsi que les questions de l’altérité et de l’Ailleurs sont icitrès présentes, et l’auteure réussit parfaitement à entremêler ces questions à l’intérieur d’une narration captivante et émouvante qui ouvre beaucoup de pistes de réflexion…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :