Malgré le « Brexshit » le multiculturalisme triomphe encore à Londres

Alors que le Royaume Uni arrive à la fin des négociations sur le Brexit les londoniens restent pour 60% d’entre eux pro-européens. Ce pourcentage est proche de celui qui a fait élire le candidat musulman d’origine pakistanaise, Sadiq Khan, pendant la campagne municipale de 2016.

La manifestation contre le Brexit, le 20 octobre à Londres, était la plus importante depuis le vote de 2016.Manifestation contre le Brexit le 20 octobre 2018 à Londres. NIKLAS HALLE’N / AFP

Pendant que le Royaume Uni s’apprête à divorcer du bloc des vingt-sept, Londres reste fermement anti Brexit. Le 20 octobre 2018, 700 000 personnes ont défilé sur les principales avenues de la capitale lors d’une manifestation contre le « Brexshit ». Cela n’est pas surprenant puisque le multiculturalisme a toujours eu une place importante dans la capitale. Quelques semaines avant le vote du Brexit, les londoniens ont élu le premier maire musulman d’une grande capitale européenne.

L’élection municipale de 2016 a opposé Zac Goldsmith à Sadiq Khan, et a été gagnée par ce dernier qui a emporté 58% des votes. Londres est un meltingpot de communautés diverses aux identités croisées, mêlées de diverses ethnicités, nationalités, cultures, croyances, et origines sociales. Nous comprenons que les identités jouent un rôle primordial dans les contextes politiques et sociaux d’une ville telle que Londres. Par conséquent, dans la bataille de 2016 pour gagner le contrôle de son Hôtel de ville, les identités se trouvaient être une arme majeure, utilisées par les différents belligérants afin de battre leurs opposants. Aux côtés des politiciens, les médias ont joué un rôle clé dans ce jeu d’identité, cependant les identités n’ont pas toujours été manipulées dans une perspective décente et non préjudiciable.

Quoi qu’il en soit, le 6 mai 2016, les londoniens ont choisi leur gagnant. A 45 ans, Sadiq Khan est devenu le premier maire musulman d’une capitale européenne majeure. Khan, est un politicien britannique d’origine pakistanaise. Il a été élevé au sein d’une famille musulmane de la classe ouvrière, et ses parents sont arrivés du Pakistan dans les années 60. Il a travaillé en tant qu’avocat spécialisé dans les droits de l’Homme.

Au cœur du climat de terreur qui a hanté l’Europe face à la menace globale du terrorisme, les origines sociales et religieuses de Khan ont servi ses opposants afin d’instaurer un sentiment de crainte lors de la campagne pour les élections municipales de 2016. D’un autre côté, Khan a utilisé son histoire personnelle et son identité sociale pour apporter une lueur d’espoir dans une ville où l’écart entre les pauvres et les plus riches atteint des sommets extrêmes.

mediaZac Goldsmith et Sadiq Khan. NIKLAS HALLE’N / AFP

Dans ce sens, nous allons essayer de répondre à la question suivante : Comment les identités plurielles de Sadiq Khan et les représentations qui en ont été faites dans les médias ont joué un rôle décisif lors de la campagne pour les élections municipales de 2016?  

Les prémices de la campagne de Sadiq Khan ont été marqué par une vague de terreur internationale causée par le terrorisme islamique. Dans la nuit du 13 novembre 2015 à Paris, trois attentats suicides et des tireurs du groupe fondamentaliste État Islamique ont fait 130 morts et 413 blessés.

En tant que musulman médiatisé revendiquant une forme de pouvoir, Sadiq Khan personnifiait à la fois la peur au regard de l’Islam à Londres, ainsi qu’un espoir pour le multiculturalisme. Ainsi, même au cœur du Londres multiculturel, et dès le tout début de la campagne municipale, Khan a dû passer ce que l’on peut nommer le « Muslim Test », afin de prouver au public son adhérence à la « Britishness » et aux valeurs socio-libérales.

Et justement, à la suite des attaques terroristes, Khan a prononcé un discours historique dans lequel il a pointé du doigt la responsabilité du corps politique britannique, des musulmans ainsi que des non musulmans dans la création d’une ségrégation sociale ayant mené à la montée des extrémismes, ainsi que l’importance de s’ouvrir soi-même aux autres cultures, afin de mettre en avant une vie commune.

Face à cette vague de terrorisme islamique, la course pour devenir le maire de Londres a été un grand défi pour le candidat musulman du parti travailliste. Mais au regard de la couverture médiatique de ce discours, il paraît clair que Khan a réussi à passer le « Muslim Test ». Son discours était parfaitement établit afin de plaire à ses opposants politiques, et lui a permis de solidifier son mur défensif. Il en résulte que ses propos ont été applaudis à la fois par les journaux travaillistes et conservateurs.

Bien que le discours de Khan après les attaques ait été applaudi, les coups bas politiques classiques de ses opposants sont revenus dès que la tension est retombée. Plus tard pendant la campagne, l’identité musulmane de Khan est devenue un enjeu politique en elle-même.

Un jeu de foi, de peur, d’origine, et de classe sociale.

Khan a été représenté par ses opposants politiques et les médias conservateurs comme un islamiste extrémiste. Pourtant Khan tient des positions progressistes : il se définit comme féministe, il soutient le mariage pour les personnes du même sexe, et a dénoncé à de nombreuses reprises les extrémistes religieux.

Dès janvier 2016, des journaux conservateurs tels que le Daily Mail, le Sunday Times et le Sun ont joué la carte de l’extrémisme contre lui avec des articles aux titres tapageurs, dignes de tabloïds : « Scoop ! La famille Khan a des liens avec les extrémistes ! ». Ces journaux fondent leurs accusations sur des relations indirectes de Khan, tels que les liens de l’ex-mari de sa sœur avec de présupposés groupes islamistes.

Ces attaques issues à la fois des médias et du premier ministre David Cameron faisaient partie de la campagne conservatrice. Zac Goldsmith les a même inscrites dans son Manifeste de campagne publié le 12 avril 2016. Dans ce dernier, Goldsmith explique que Khan a « donné de l’oxygène et même une couverture à ceux qui cherchent à attaquer notre sécurité et notre capital ».

Dans une ville aussi multiculturelle que Londres, attaquer ses opposants sur des bases religieuses et culturelles a souvent ses revers. Du côté de la gauche, de nombreux médias ont décrit la campagne de Goldsmith comme « impardonnable » et raciste. Du côté des conservateurs, même les médias de droite ont admis après coup que la campagne de Goldsmith avait été « négative », blâmant souvent le candidat en personne et son obsession pour les « liens extrémistes ».

De l’autre côté Sadiq Khan a insisté sur ses origines modestes pour créer un contraste avec les origines aisées de Zac Goldsmith. Il se décrit comme « le fils d’un chauffeur de bus et d’une couturière ». La tactique de Khan de se mettre en scène comme un self made man fait mouche auprès de nombreux médias. Les gros titres mentionnent Sadiq Khan, le candidat travailliste, « le fils du chauffeur de bus ». Ainsi, Khan a su mettre en place une campagne inclusive, séduisant aussi bien les classes populaires, moyennes, que les plus riches ayant des positionnements sociaux plus ouverts.

Le travailliste Sadiq Khan en campagne pour être maire de Londres le 4 Mai à Londres.Sandiq Khan en campagne pour devenir le maire de Londres, le 4 mai 2016. JUSTIN TALLIS / AFP

L’espoir a vaincu la peur.

Après son élection, les journaux britanniques dans leur ensemble, ont largement repris l’un des points forts du discours du nouveau maire : « Les londoniens ont fait leur choix aujourd’hui pour l’espoir plutôt que la peur, pour l’unité plutôt que la division ». Fait intéressant, les médias et les politiciens de droite ont tous joué la carte de l’extrémisme pendant la campagne aux côtés de Goldsmith. Puisque la politique est toujours une question de popularité – ou de majorité -, il n’est pas surprenant qu’après la défaite de celui-ci, les médias qui l’avaient supporté lui aient ensuite tourné le dos. Cette manœuvre est une forme d’opportunisme politique et économique de la part des médias.

Sadiq Khan est ainsi devenu le premier maire musulman d’une grande métropole européenne. Dans un climat européen propice à la xénophobie et au populisme, sa victoire a été vue comme un symbole d’espoir pour le multiculturalisme : Kahn est d’origine pakistanaise. Et pour l’ascension sociale : il est d’une origine modeste.

Malgré la victoire de Kahn, la ville reste un terreau d’inégalités flagrantes entre les différents quartiers. La marginalisation des minorités ethniques dans le travail, le difficile accès à l’enseignement, et aux soins, sont monnaie courante dans la capitale anglaise. Les attaques racistes n’ont fait qu’augmenter depuis le vote du Brexit le 23 juin 2016. Citons Khaleeli Homa dans le Guardian le 7 mai 2016 :

« Un maire musulman à Londres ne va pas mettre fin à l’islamophobie dans la politique britannique – pas plus que la victoire d’Obama a soigné le racisme des Etats-Unis- Mais cela offre tout du moins un moment d’espoir. »

Khan s’est présenté comme l’incarnation des identités plurielles de Londres, il a donc séduit différents groupe sociaux. La campagne alarmante des conservateurs soutenus par leurs médias, exploitant la division dans un climat global de peur, a été une carte perdante pour eux. L’échec de cette tactique lors des élections municipales de 2016 à Londres prouve bien que dans une ville aussi cosmopolite, les frontières politiques classiques, définies actuellement en grande partie par le nationalisme et le patriotisme, peuvent s’effacer.

Hadjer Reggam

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