Récit d’exil (2)

« Je n’ai jamais voulu venir ici ni quitter les miens, je n’avais pas le choix… »


Yasser* a participé à l’occupation du bâtiment A de l’université paris VIII en 2018. Dans ce témoignage, il raconte son parcours, des ruines de son village, aux trottoirs de la « terre des droits de l’homme ».

Un village totalement détruit par la guerre, Soudan du Sud. © Nations unies/Isaac Billy

 

Je m’appelle Yasser, je suis soudanais, j’ai 29 ans.J’ai quitté le Soudan en 2013. Je vivais avec ma famille dans un village, avant qu’il ne soit entièrement brûlé dans des confrontations entre l’armée et les rebelles. Personne ne quitte son pays de son plein gré, mais si on veut vivre une vie digne, on n’a pas d’autres choix. Tout ce qu’on veut, c’est la sécurité, la paix. C’est pour cela qu’on a quitté nos pays.

Après la destruction de mon village, j’ai perdu toute trace de ma famille. Je ne savais même pas s’ils avaient survécu, d’ailleurs, je n’ai appris que récemment qu’ils étaient encore en vie.

Je me suis retrouvé seul, perdu et désespéré ; c’est alors que j’ai décidé de quitter le Soudan.Je suis d’abord passé par le désert pour aller en Libye, c’était un véritable périple. Personne ne peut imaginer l’atrocité de ce voyage. On était nombreux à marcher pendant plusieurs jours. Il faisait extrêmement chaud, on était exténués, on avait faim, on avait soif, on avait peur. Il y avait des jours où on n’avait ni à boire ni à manger.

Dès notre arrivée en Libye, on nous a emmenés directement en prison. Il y avait beaucoup de monde, tous dans le même cas que moi. Avant de libérer les prisonniers, ils demandaient des rançons à leurs parents mais comme je ne savais pas où était ma famille, ni comment les contacter, on m’a gardé en prison 3 mois, j’ai été victime de maltraitance, de torture aussi bien physique que psychologique. Mon état de santé s’est donc très vite dégradé, et a on dû m’emmener en urgence à l’hôpital où je suis resté 10 jours. A l’hôpital, j’ai rencontré une personne qui m’a aidé à m’échapper une fois que mon état de santé s’était amélioré. Ensuite, j’ai erré dans les rues de la capitale, il y avait beaucoup de racisme et je n’ai pas trouvé de travail. L’herbe en Libye n’était finalement pas plus verte que chez nous.

J’ai fini par rencontrer un libyen qui, touché par mon histoire, m’a accueilli chez lui. En contrepartie je l’aidais dans son travail. Un jour il m’a demandé pourquoi je n’irais pas en Europe. Je ne savais pas même ce que c’était « l’Europe ». Je ne suis jamais sorti de mon village, et je ne suis jamais allé à l’école. Chez nous, on pensait que le monde s’arrêtait aux frontières du Soudan. C’est l’État qui nous gardait dans l’ignorance, on ne savait rien du monde extérieur.

L’homme qui m’hébergeait m’a parlé de l’Europe, il m’a expliqué que c’était la « terre des droits de l’homme ». Il connaissait quelqu’un qui pouvait me faire traverser vers cet « eldorado ». J’ai pris la route vers une ville côtière où j’avais rendez-vous avec cette personne qui m’a emmené à l’endroit où je devais prendre le zodiac. On était 157 alors que le bateau était prévu pour une trentaine de personne. Il a d’ailleurs commencé à se dégonfler en route. Plus de 100  personnes sont tombés dans l’eau, on ne sait toujours pas s’ils ont survécu ou pas.

Une fois sur le sol italien, la police a pris nos empreintes et nous a laissé partir. On était livrés à nous-mêmes dans les rues, on ne comprenait même pas la langue et il n’y avait pas de cours de langue gratuit comme ici en France. On ne savait pas vers où se tourner.

Je suis resté un mois à la rue. Les passants me jetaient parfois des petites pièces ou un truc à manger. Je ne pouvais plus vivre ainsi, j’ai donc décidé de quitter l’Italie. On m’a conseillé de venir en France et c’est ce que j’ai fait.

En arrivant en France, je suis entré en contact avec des associations d’aide aux réfugiés qui m’ont dirigé vers une structure d’hébergement d’urgence. J’ai par la suite déposé une demande d’asile politique qui a été refusée. La préfecture a contacté les autorités italiennes afin que je puisse être renvoyé en Italie, mais ils n’ont pas eu de réponse de leur part.

Ils m’ont alors imposé une assignation à résidence pendant 45 jours ; on devait m’accorder le statut de réfugié à condition que j’aille signer tous les jours au commissariat. C’est à ce moment là où j’ai rejoint les « exilés de Paris8 ».

Quand je suis allé signer le dernier jour, on m’a arrêté et enfermé en centre de rétention. Je ne comprenais pas pourquoi  on me traitait ainsi en Europe, « terre des droits de l’homme ». Je n’avais rien fait de mal, je ne suis pas un criminel, je suis juste venu dans l’espoir de trouver la paix et de vivre une vie digne.

La juge a fini par me libérer à condition que je retourne en Italie dans un délai de 7 jours. Je suis retourné à Paris 8 car je n’avais aucune autre option. Je n’ai jamais voulu venir ici ni quitter les miens, je n’avais pas le choix…

*Le nom a été modifié

Lire aussi : Récit d’un exil 1 : « Je n’étais pas heureux en Guinée, mon salaire était minable »

Propos recueillis par Hadjer REGGAM

 

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