Coin-Coin et les z’inhumains : Bruno Dumont enfle le trait

Comment retrouver l’esprit de P’tit Quinquin, la série qui a séduit par son pouvoir de sidération ? Invité par Arte pour proposer une seconde saison, le cinéaste évite la déception en faisant de la réitération le fil conducteur de la série, déployant à l’infini les gags et les caractères de ses personnages pour nous faire basculer dans un carnaval absurde, trivial et primaire.

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En 2014, Arte connaissait l’un de ses plus gros succès d’audience avec P’tit Quinquin et ses 1,3 million de spectateurs pour chacun des quatre épisodes de la série. On y découvrait le bord de mer boulonnais si présent dans la filmographie de Dumont, l’accent de ses habitants, alors inquiets de mystérieuses disparitions. En charge de l’enquête dans ce thriller saugrenu, un Commandant de gendarmerie bourré de tics et à l’élocution hasardeuse accompagné de son adjoint, Carpentier. Aujourd’hui le duo de gendarmes est sur la trace de flaques noires et poisseuses tombées du ciel. Bouses, mazout, substance extra-terrestre ? Ce n’est pas d’ici, mais vivant, et ça commence à envahir la région. Quant à P’tit Quinquin, il s’est mué en Coin-Coin et a perdu son innocence. Il assure la sécurité du chef du Bloc, groupuscule local aux couleurs bleu marine, grâce à qui « La France vivra ».

Pour cette deuxième saison, on craignait de ne pas retrouver l’état de sidération qui nous avait réjoui chez P’tit Quinquin. Dumont ré-invente ses personnages si marquants en les poussant dans leurs retranchements, faisant de la répétition le moteur de la série.

Il les lâche dans le grand air normand (aucune scène en intérieur), sur les longues routes qui longent la mer et serpentent dans les bocages. En les suivant, la série se déploie toute en lenteur, caractère inhabituel à la fois pour la télévision et pour le genre de la comédie. Pourtant, cette lenteur devient un ressort comique, nous laissant la prévoir par la répétition à l’infini des mêmes gags, l’attendre, et s’en délecter quand même. Les écholalies de Van der Veyden sont obsédantes, comme une spirale d’absurde dans laquelle on choisit de plonger.

Ni morale, ni jugement, ni conclusion.

Sur ces mêmes routes, tous croisent et toisent ces étrangers – noirs- qui marchent en silence, comme un élément du décor. Certains établiront un parallèle facile entre ces flaques de glue galactiques, rapidement surnommées les z’inhumains, et ces migrants, comme deux symboles de l’altérité rejetée par les habitants du Nord. Pourtant, il ne s’agit pas ici de tenir un discours sur la situation, mais simplement de prendre en considération leur présence dans le paysage capturé. Comment faire autrement quand on filme les alentours de Calais ? Comment le faire finement ?

Dans tous les cas, si aucune position n’est revendiquée de la part du réalisateur, ces présences sont l’occasion de révéler la racisme crasse et bête de Van der Weyden. Le personnage, poussé dans de telles extrémités, finit par nous faire rire « Bah alors les sans-papiers, ils ont pas de papiers peut-être ? ».

Là encore ; pas de jugement sur cet aspect du Commandant. Il s’agit simplement de montrer que la bêtise côtoie la bonté. Chacun des personnages porte en lui cette ambivalence, cette ambiguïté qui le pousse du beau vers le laid, du drame au comique. Le tragique s’emmêle les pinceaux, ne tient pas vraiment debout et fait des bruits bizarres : il ne nous apparaît que plus éclatant. Alors bien sûr, c’est caricatural, mais on sait que ce n’est pas une fresque sociale. Le jeu des acteurs est si exacerbé qu’on ne peut plus croire que Bruno Dumont veut se moquer des nordistes, des migrants. Il faut bien garder en tête qu’il quitte le terrain social qu’on retrouvait dans les débuts de son cinéma. Si on se moque, c’est des travers humains.

La caricature ouvre cet espace, entre tragique et rire, par lequel se faufile le grotesque : son but n’est pas de nous soulager, mais de nous faire prendre conscience « du néantCarpentier !». Forcément, en découle le malaise, constitutif du travail de Bruno Dumont, celui qui fait que soit l’on quitte la pièce, soit l’on reste, fasciné. Au moins, impossible de rester indifférent.

C’est la reprise du carnaval, tradition du Nord, (omniprésent pendant toute la série, sous le jeu des énormes masques que l’on remarque au détour d’un plan) qui illustre le plus ce jeu burlesque. Il s’agit bien d’atteindre ce moment où l’on peut tout renverser, « expliquer les choses sérieuses par des expressions tout à fait plaisantes et ridicules » ( notion établie au 17e par le théoricien littéraire Sarrasin) qui essaime toute cette deuxième saison, jusqu’à une scène finale inattendue et jubilatoire, dans laquelle tous nos repères sont abolis : « la vie, la mort, la gendarmerie. »

Coin-Coin et les z’inhumains, diffusé sur Arte les 20 et 27 septembre. En replay jusqu’au 4 octobre.

Crédit photo : ROGER ARPAJOU

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