Occupation à Paris 8: le passé ne s’efface pas qu’avec de la peinture blanche

Plus de 3 mois après l’expulsion brutale des occupants du bâtiment A (le 26 juin dernier), retour sur le mouvement de soutien à la cause des migrants sans papiers, qui aura duré 5 mois.

Inscriptions administratives et pédagogiques, festival de rentrée, retour en classe… Pendant que la routine de la rentrée universitaire s’est installée, les anciens étudiants occupants du bâtiment A de Paris 8, eux, ne décolèrent pas depuis l’expulsion des sans-papiers.  Sur leur page Eacebook, Les habitant.e.s de P8 appellent toujours à la mobilisation des étudiants pour lutter en faveur des droits des sans papiers, notamment celui de pouvoir étudier à l’Université. Cette présence, reste cependant très timide sur les réseaux sociaux. Elle contraste avec la réalité du moment: il n’y a presque plus aucune trace de l’occupation dans le bâtiment A. Doit-on en déduire que la lutte pour les droits des sans-papiers n’existe plus que virtuellement? Difficile à déterminer pour le moment. En attendant, retour sur cette lutte symbolique du début de l’année 2018 pour les droits des migrants.

Dès le 30 janvier 2018, date à laquelle les premiers exilés ont été réfugiés dans l’université, l’occupation instaurait son QG dans un local reculé, un peu en retrait du bâtiment A. En franchissant la porte de ce bâtiment, on s’immergeait au cœur d’une réalité brutale à accepter: celle de la persécution des étrangers sans-papiers, contraints de vivre dans la précarité. Le couloir principal, couvert d’écritures et de dessins, répartissait les différentes pièces maîtresses de cette occupation. A droite, la cuisine qui était la pièce principale, faisait aussi office de salon. C’est à cet endroit que tout le monde se retrouvait: migrants, militants, soutiens, ou simples visiteurs, curieux de savoir ce qui s’y passait réellement. On n’y était jamais mal accueilli, même si les premiers instants en tant que visiteurs étaient intimidants, la convivialité prenait le dessus. Il fallait se rendre compte que ce lieu était concrètement le lieu de vie et de cohabitation d’environ 150 personnes, en très grande majorité des hommes, d’origines très diverses. Tchad, Libye, Afghanistan, Soudan, Guinée… Les murs de cette salle témoignaient de cette diversité culturelle. Ils étaient, tout comme dans le couloir, recouverts de dessins et textes écrits à la main par les exilés, dans leur propre langue ou dialecte. Ces murs d’expression portaient des messages revendicatifs de paix et d’espoirs, mais aussi de dénonciation. Ils étaient pleins d’un désordre de couleurs et de sentiments dans lequel la parole trouvait sa place. Comme tous les murs, ils avaient des oreilles pour écouter ces langues, les musiques des différents pays, les rires mais aussi les silences (“même s’il y en avait peu” d’après un des occupants sénégalais).

Revenons dans le couloir principal. Sur la gauche, se trouvait la salle la plus grande du bâtiment. En principe, celle-ci servait de pôle d’organisation et de communication du mouvement. C’est entre les murs de cette pièce que se déroulaient les assemblées générales de l’occupation, chaque lundi et jeudi à 19h. Ici, tous les migrants impliqués dans la négociation des papiers se réunissaient avec les étudiants soutiens, les militants des associations qui défendaient leur cause, mais aussi le comité de médiation, chargé de faciliter l’échange avec la présidence de l’université. Les dialogues étaient vifs et parfois conflictuels lorsque les idées et modes d’action proposés ne convenaient pas aux différents partis. Les réunions pouvaient s’étendre jusqu’à très tard dans la soirée quand les débats y étaient virulents. Petit à petit cette salle de médiation s’est vue devenir un dortoir provisoire également. De plus en plus de personnes rejoignaient l’occupation, ne laissant plus d’espace dans les dortoirs du rez-de-chaussée et du premier étage. Dortoirs qui n’étaient pas dotés d’un confort exceptionnel si ce n’était du strict minimum: des matelas (pour la plupart gonflables) à même le sol et des couvertures. S’agissant d’un lieu de cohabitation, les différentes communautés qui habitaient l’occupation se repartissaient entre les dortoirs pour se retrouver entre elles.

Photo article occup P8 2
En ressortant du bâtiment, un détail n’échappe pas aux regards…

Où sont passés les migrants? Où sont passés les graffitis? Les murs, témoins de la violence de l’expulsion par les forces de l’ordre le 26 juin 2018, ont été recouverts de blanc. Cette peinture qui cherche à cacher le passé, comme pour l’effacer. Une des étudiantes, très présente à l’occupation, témoigne: “Je ne suis même pas retournée dans le bâtiment. Je n’ai pas envie de voir comment ils ont tout recouvert. Ça serait vraiment trop triste”. Mais même si aujourd’hui le revêtement de ces murs les empêche de témoigner de ce qu’a été durant 5 mois le lieu de vie de 150 migrants sans papiers, persécutés, la lutte n’a pas complètement disparu. De nouveaux messages de résistance face à la peinture blanche contrastent sur les murs: “mur blanc – trop noir” ou encore “On décollera toute cette foutue peinture blanche!”. En ressortant du bâtiment, un détail n’échappe pas aux regards. Un ancien graffiti sur le sol “Stop à la banalisation de la parole raciste”. Ce graffiti, gravé dans le sol est comme la lutte qui elle, reste gravée dans la tête des occupants et continue d’exister sous cette épaisse couverture de peinture blanche.

Ilonka Reinoso

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out /  Change )

Google photo

You are commenting using your Google account. Log Out /  Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out /  Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out /  Change )

Connecting to %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

%d bloggers like this: