Intermittents du spectacle : à quoi faut-il s’attendre ?

En France, plus de 250 000 personnes bénéficient de ce régime particulier qui ne semble pas jouir d’une très bonne réputation. Florence Bonni Venti y est rattachée en tant que décoratrice depuis 2015 et ne regrette pas son choix. Statut à risque ou régime avantageux, retour sur une spécificité française qui divise l’opinion.

Elle est jeune et diplômée de l’Ecole Normale Supérieure Olivier de Serres. Avec un joli coup de crayon, celle qui rougit quand on la présente comme « artiste » se consacre à la création de décors pour le monde du spectacle. Ses collègues travaillent dans l’audiovisuel, le cinéma ou encore la musique. Qu’ils soient techniciens, artistes ou ouvriers, les intermittents sont des salariés à employeurs multiples. Un choix audacieux pour certains, nécessaire pour d’autres.

Sujet à des modifications constantes, ce régime unique a surtout alimenté le débat sur l’indemnité-chômage et soulève encore des questions quant à son fonctionnement. Pour mettre en lumière ses codes et ses rouages, Florence a accepté de revenir sur son expérience. A travers sa voix et celle d’autres intermittents, nous avons tenté de comprendre ce paradoxe « made in France ».

Tout ou rien ?

Depuis qu’elle travaille en tant qu’intermittente, Florence enchaîne les missions et arrive à vivre pleinement de sa passion. Elle nous explique comment on peut accéder à ce régime : « Il suffit – entre guillemets – de cumuler 507 heures de travail en signant des CDD dits d’usage. Si on arrive à ces 507 heures sur 12 mois, on peut prétendre à ce statut auprès de Pôle-Emploi. On a besoin d’effectuer ce minimum d’heures par an pour garder son statut d’une année sur l’autre. Mais il faut bien compter un an de travail pour l’obtenir. »

En moyenne, un intermittent effectue 16 contrats par an (21 pour les techniciens,14 pour les artistes). Le fameux CDI, dépeint comme gage de stabilité, ne fait donc pas partie du vocabulaire de celles et ceux qui ont choisi cette voie. Il s’agit d’une réalité qui effraye certains mais qui n’entrave en rien la détermination de Florence : « C’est vrai que parfois, on se pose des questions. Est-ce qu’on arrivera toujours à retrouver du travail et pour combien de temps ? Mais personnellement, tant que j’arrive à trouver du travail dans ce domaine, je vais continuer ».

Souvent perçu comme précaire, ce régime présente des disparités selon le corps de métiers. D’après Florence, « il y a des métiers pour lesquels il y aura presque toujours du travail, c’est le cas des techniciens, des éclairagistes ou des constructeurs; je pense aussi à ceux qui mettent en place des plateaux TV, les machinistes, les menuisiers… c’est surtout pour les sculpteurs qu’il y a moins de travail ». La large palette de métiers qui s’intègrent dans ce régime engendre donc des différences qui ne nous permettent pas de tirer des conclusions générales, lorsqu’on aborde la question de l’accès à l’emploi ou celle du niveau de vie des uns et des autres.

En ce qui concerne Florence, à 27 ans, elle a déjà un book bien rempli et reste positive même si dans le secteur de la décoration, les contrats se font parfois rares « car les productions préfèrent parfois mettre moins d’argent dans tout ce qui est décor; la décoration passe en dernier ».

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Processus de création dans l’atelier. Avant, ce genre de production était entièrement fait à la main; désormais, on utilise l’imprimante 3D  © F.B.V. Book

Elle s’est déjà investie pour une marque de cosmétique en travaillant sur des rouges à lèvres géants lors d’une opération commerciale pour la marque Canvendi, pour les vitrines de Noël des Galeries Lafayette : 

« On devait travailler des pièces pour monter des robots : des animatroniques » 

et même pour Disney et Pixar en retouchant les personnages de Toy’s Story :

« Je devais rendre le visage des personnages parfait avant la peinture. Elle est faite à la main et au pinceau, pour la finition poussée ».

 

 

Entre privilèges et disgrâce

Les missions sont très variées, ce qui permet aux intermittents de ne pas s’inscrire dans la monotonie du quotidien. Mais à quel prix ? Certains projets ne durent qu’à peine une semaine et les horaires échappent souvent à toute réglementation : « Il faut savoir que dans ce milieu, on est amené à travailler le week-end ou la nuit ; ou pendant une courte durée mais en faisant beaucoup d’heures. Ce sont des rythmes de travail vraiment différents de la norme ».

Malgré cette contrainte, Florence reste satisfaite des opportunités que lui offre son statut: « Cela me donne la liberté de choisir mes missions, puis une fois que le contrat se termine, on a un temps de pause pour en profiter ». Elle n’est pas seule. En France, ils sont de plus en plus nombreux à dépendre de ce régime. Depuis le début des années 1990, « le nombre d’intermittents a été multiplié par cinq ».

Pourtant, pour une partie des intermittents, la situation n’est pas toujours évidente. En lançant un appel à témoignage en 2014 puis en 2016, le journal Le Monde a donné la parole aux intermittents. L’expérience a révélé des problèmes liés à l’indemnisation des arrêts maladie et des congés maternité, des heures non rémunérées, des fins de mois difficiles, des contrats épuisants voire illégaux et des batailles administratives en tout genre avec Pole-Emploi. Cet organisme public reste le seul interlocuteur des intermittents.

A la recherche des heures perdues

Julien M., un technicien de 52 ans, a ainsi perdu son statut « pour dix heures manquantes » sur les 507 heures à déclarer pour l’ouverture des droits à l’indemnisation : « Je me suis retrouvé sans revenus pendant six mois ». Eve Grimbert, 31 ans, réalisatrice et formatrice dans le domaine de la radio a connu un sort similaire :« L’intermittence, c’est le chômage en temps réel et si on ne renouvelle pas, on n’a plus rien du tout ». On comprend que, dans ces conditions, ce régime fasse l’objet de vives critiques. Selon la loi, entre deux contrats, les intermittents sont indemnisés par l’assurance-chômage. De toute évidence, il arrive que certaines personnes se retrouvent dans des situations de grande détresse. Malgré cette réalité, certaines idées reçues persistent. Nicolas T., technicien âgé de 36 ans, constate que la société perçoit encore les intermittents comme « une classe de rigolos paresseux et privilégiés ».

Un régime en perpétuelle évolution

Depuis sa création en 1936, il y a eu de nombreuses modifications dans la loi qui ont permis à ce régime d’évoluer.  L’année 2014 fut une période de forte mobilisation _ le Medef avait alors réclamé la suppression de ce statut, l’accusant de creuser le déficit de l’assurance-chômage. L’année 2015 fut quant à elle une période de concertation. En 2016, d’autres négociations sur l’assurance-chômage avaient fait monter la tension. A ce moment-là, beaucoup d’intermittents avaient été confrontés à des irrégularités comme « des retards, des blocages de dossier, ou des trop-perçus de Pôle-Emploi ». Dans le milieu des intermittents cette question est délicate. Florence avoue elle-même ne pas tout comprendre aux réglementations qui régissent le fonctionnement de son statut.

« On fait ce travail, parce qu’on aime ça »

Passionnée, elle a longtemps cherché sa voie, avant de se spécialiser dans les décors. A la base de tout… le dessin. Florence a du talent. Avec deux parents artistes, elle se révèle douée et n’imagine pas un autre univers pour s’exprimer. Elle s’oriente vers des études d’Arts appliqués mais c’est finalement un CAP d’accessoiriste-réalisateur qui lui ouvrira les portes de ce milieu.

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Florence Bonni Venti lors de son exposition à Paris en mars 2017 – 4 rue Saint-Paul, 75004 © D. Baeva

Aujourd’hui, son entourage professionnel est comme une grande famille avec laquelle elle partage la même passion. Le fonctionnement du système intermittent lui permet également d’échapper à quelques formalités pesantes : « C’est un monde assez fermé où l’on se croise et se recroise d’un atelier à un autre. On n’a pas besoin de CV. On va surtout nous demander ce que l’on sait faire et avec qui on a travaillé. Outre les grandes structures comme l’Opéra, il n’y a pas d’entretiens d’embauche dans ce milieu ».

Florence estime cependant qu’on peut encore améliorer ce régime, compte tenu de ses dysfonctionnements réels. De son côté Fedora W, dramaturge, fait remarquer qu’il « est une des rares choses dont la France doit être fière, car il permet aux gens du spectacle de survivre entre deux engagements ».

La voix de Marc D. artiste lyrique, est également favorable à ce régime mais se fait plus grave : « Depuis vingt-sept ans, je vis dans l’incertitude de l’avenir ». Certes, pour rien au monde il n’exercerait une autre activité car « c’est un métier de vocation » mais qui implique aussi d’importantes concessions. « Je n’ai pas de maison, pas de voiture et bien entendu, pas d’économies. Allez demander un prêt à un banquier, quand personne n’est capable de dire si vous aurez un revenu dans dix-huit mois (…). A 54 ans, on peut rêver mieux ».

Vous l’aurez compris, ce régime représente un intérêt certain, mais ne semble pas permettre à tous ses bénéficiaires de mener une existence sereine. L’intermittence s’avère un choix tantôt avantageux, tantôt dangereux.  Une chose est sûre, sans les intermittents, le monde des Arts et de la Culture perdrait son souffle.

Deyana Baeva

 

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