Le Festival Chéries-Chéris, une arme contre l’hétéronormativité

Brandissant son festival de cinéma comme une arme militante contre l’hégémonie hétérocentrée, le président de Chéries-Chéris, Cyril Legann, cherche à fédérer les LGBTQ+ de Paris. Il leur offre une programmation aussi diversifiée qu’ils et elles le sont.

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Cyril Legann, Président du Festival Chéries-Chéris © Gyome Dos Santos

Depuis sa naissance, le cinéma est une arme ; l’incarnation technologique de « la puissance meurtrière des images »[1], dont parle Baudrillard. Des films tels que Le Voyeur (1960) de Michael Powell montrent à quel point la caméra-fusil est une métaphore fatale rendue littérale. Que pourrait-il en être d’un festival de cinéma ?

Un mois avant l’ouverture du Festival Chéries-Chéris, dans son bureau qui donne sur un square du 3e arrondissement de Paris, son président Cyril Legann nous a fourni des éléments de réponse. Malgré son nom inoffensif, ce festival de films à thématiques lesbiennes, gays, bi, trans, queer (et bien plus…), dont la très belle 23e édition s’est déroulée du 14 au 21 novembre derniers, reste en effet une arme militante. À déployer contre l’hétéronormativité.

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Aux couleurs d’ACT-UP, l’affiche de la 23e édition souligne la nature militante du festival Chéries-Chéris © Chéries-Chéris

Depuis sa création en 1994, Chéries-Chéris (anciennement Festival de films gays et lesbiens de Paris) n’est pas seulement un rendez-vous annuel de cinéphilie mais également un appel aux armes, comme d’autres festivals de films similaires (tels que Outfest à Los Angeles ou bien BFI Flare à Londres.) Même si, à l’heure actuelle, nous ne pouvons que nous réjouir « des progrès accomplis en termes de visibilité de personnages LGBTQ+ » au cinéma et à la télévision, « le chemin est encore long » selon le responsable actuel du plus ancien et plus important festival du cinéma LGBTQ+. Il insiste : « Aujourd’hui, il y a une nécessité de s’organiser de façon militante. »

Ceci reste d’autant plus indispensable en France où « la tradition républicaine veut que la nation soit un creuset dans lequel les identités se fondent au nom de l’identité républicaine », au détriment de « tout ce qui peut s’apparenter au communautarisme ». Y sont comprises, bien sûr, les identités sexuelles et genrées qui dévient de la soi-disant norme hétérosexuelle. Après tout, comme il le souligne, nous avons pu constater récemment que « le mariage pour tous n’a fait que réveiller des relents homophobes et permettre à des associations réactionnaires de s’organiser ».

Nom Ville Date de fondation Nombre de Longs-métrages (2017) Nombre de Courts-métrages (2017)
Cineffable (films lesbiens et féministes) Paris 1989 13 40
Festival Désirs… Désirs Tours 1992 8 8
Chéries-Chéris Paris 1994 48 77
Vues d’en face Grenoble 2001 17 15
Cinépride Nantes 2004 16 1 programme de 1h30
FACE à FACE Saint-Étienne 2005 14 19
Des Images Aux Mots Toulouse 2008 31 15
Autre Regard fait son cinéma Mulhouse 2008 6 0
Rencontres cinématographiques In&Out Nice 2009 24 12
ZeFestival PACA 2009 19 14
D’un bord à l’autre Orléans 2010 5 8
Écrans Mixtes Lyon 2011 22 21
Moyenne : 18.6 20.8

Les festivals de cinéma LGBTQ+ actifs en 2017

D’ailleurs, si le nombre de longs-métrages présentés dans les festivals LGBTQ français est en moyenne bien inférieur au nombre programmé par Chéries-Chéris, la poursuite de ce genre de festival (même à petite échelle) semble, en France, nécessiter des efforts surhumains. Ces dernières années, tandis que certains festivals comme Chéries-Chéries continuent à résister, de nombreux autres ont finalement disparu. Après sa 16e édition en 2015, Cinémarges, le « Festival sexe, genres et identités » de Bordeaux a dû arrêter ses fonctions festivalières mais continue à programmer des projections dans le cadre de son cinéclub. En 2016, un concurrent direct de Chéries-Chéris, le Marais Film Festivala mis en œuvre une troisième édition ambitieuse d’une cinquantaine de films sur la scène parisienne. Organisé par Outplay (un distributeur du cinéma LGBTQ) depuis 2014, il n’est néanmoins pas réapparu en 2017. Parmi la douzaine de festivals qui restent actifs en 2017 à travers la France, l’importance de Chéries-Chéris est indéniable (comme nous pouvons le constater dans le tableau ci-dessus).

« Un état des lieux de la production LGBTQ+ annuelle »

Chaque année, Chéries-Chéris est le moment de rendre compte de « l’état des lieux de la production annuelle [du cinéma LGBTQ] sur une semaine » dans la capitale. Cette année, il s’agissait d’une sélection de 48 longs-métrages et de 77 courts-métrages. Mais d’après le président du festival depuis 2015, qui a lui-même fait des études de cinéma, réalisé plusieurs courts-métrages et travaillé dans l’édition vidéo, « on est là pour encadrer et pour proposer autre chose. On essaie surtout de prolonger l’expérience d’un film ». Quant aux propositions du festival, il continue : « On offre au public une expérience qu’il ne peut pas avoir seul, à travers des rencontres avec des cinéastes et des équipes, une dynamique associative, et même des soirées. On veut créer une expérience qui soit festive et collective, parfois de réflexion et parfois d’amusement pur. » Pour clôturer le festival, par exemple, la séance de Marvin ou la belle éducation a été suivie d’un débat avec sa réalisatrice Anne Fontaine et les autres membres de l’équipe.

Aussi diversifié que les objectifs de son organisateur, le programme de la dernière édition a inclus des fictions aussi bien hollywoodiennes qu’indépendantes. The Battle of the Sexes de Jonathan Dayton et Valerie Faris est un biopic « ultra classique, ultra hollywoodien » sur la joueuse de tennis Billie Jean King, interprétée par Emma Stone. Au festival, le film a côtoyé des productions indépendantes, parmi lesquelles deux films « qui vont marquer » et dont les dernières séances affichaient complet. En ouverture du festival, le premier pourrait devenir « la nouvelle grande histoire d’amour gay de référence », selon le pronostic de Cyril Legann : Seule la terre du britannique Francis Lee retrace la relation intense entre un éleveur d’ovins britannique et un saisonnier roumain. Le second, Call Me By Your Name de l’ « hyper talentueux » Luca Guadagnino, traite des amours d’été entre un jeune homme de 17 ans et un universitaire de 24 ans dans l’Italie des années 80.

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Les deux amants de Seule la terre de Francis Lee. © Pyramide Distribution

A l’affiche, il y avait aussi des films expérimentaux, des courts-métrages, et des séries. Un hommage à ACT UP a été programmé « pour poursuivre le travail de 120 Battements par minute » de Robin Campillo, le plus gros succès d’un film d’auteur français de l’année (récompensé du Grand Prix et de la Queer Palm au Festival de Cannes en mai dernier). Les documentaires abordaient également diverses questions : Mister Gay Syria d’Ayse Toprak mettait en lumière la communauté LGBT syrienne d’Istanbul, Bebe d’Yair Qedar et Ilan Peled la transsexualité en Israël, et Queercore: How to Punk a Revolution les punks queer aux Etats-Unis dans les années 80.

Le porno y a également trouvé sa place en partenariat avec Pink TV. Lorsque l’on l’interroge sur le type d’expériences recherchées chez les spectateurs, le président de Chéries-Chéris feint de vouloir « créer une partouze » en programmant, par exemple, les films pornographiques de Noel Alejandro, « un vrai artiste plasticien ». Plus sérieux, il reprend : « Même si c’était juste pour emmerder la Manif pour tous, ça pourrait être déjà une satisfaction suffisante ». Le porno, une arme parmi d’autres.

« On veut d’abord fédérer au sein des LGBT »

Au-delà de « l’état des lieux » proposé, Cyril Legann veut « que tout le monde puisse y trouver son compte » et que « chaque tendance des lettres LGBTQI+++ soit représentée ». Mais il ne cherche pas à élargir le public de son festival au-delà des LGBTQ. Très fermement, il assure que le festival ne tient pas à « draguer » un plus grand public pour « faire de l’audience ». Il affirme : « On ne se pose absolument pas ce genre de questions ».

Même s’il « ne ferme pas la porte à qui que ce soit », l’organisateur de Chéries-Chéris annonce fièrement que Chéries-Chéris est « un festival déjà pour nous ». Il souligne : « On veut fédérer au sein des LGBT. On n’est pas là pour montrer aux hétéros ce qu’est la culture LGBT. Le reste de la population qui n’est pas concerné par les thématiques LGBT, c’est toute l’année, partout, et tout le temps », enchaîne-t-il d’une voix montante.

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Une salle du cinéma MK2 Quai-de-Seine remplie pour le festival. © Aylau Tik

Il poursuit : « Aujourd’hui, faute de financement suffisant, le festival n’est pas encore connu de toutes les personnes LGBT qui pourraient s’y intéresser. Il y a encore un autre travail à faire à ce niveau-là. »

Son « premier objectif » repose justement sur la promotion de Chéries-Chéris. Il rêve du jour où toute la communauté parisienne des lesbiennes, gays, bi.e.s, trans, queer (et plus encore) connaîtra son festival. D’un ton optimiste, le président du festival lance : « Je serai déjà content que tous les gays, les lesbiennes et les trans parisiens sachent que le festival existe et qu’ils se posent la question de savoir s’ils vont venir ou pas ».

Se servant de ses expériences en tant que distributeur de films LGBTQ+ en salles pour la société Optimale, Cyril Legann commence à lancer de nouvelles initiatives pour faire de ce rêve une réalité et pour « réinventer » le festival. Après l’édition de 2016, il organise une série d’avant-premières de films ainsi que l’intégrale de Les Engagés, une série web produite par Studio 4 et France Télévisions. Dans ce dispositif, certains films comme Moonlight de Barry Jenkins (dernier récompensé de l’Oscar du meilleur film) ont été projetés en avant-première.

Des nouveautés ont fait leur apparition au festival cette année. Par exemple, certains membres du public ont pu participer à une soirée pyjama devant le cultissime Lolita malgré moi ou bien à une soirée RuPaul’s Drag Race, le concours télévisé de drag-queens que Cyril Legann considère « à la fois populaire et en même temps très queer dans son genre ». Et ceci, au-delà de la programmation habituelle.

Réfléchissant à l’avenir de Chéries-Chéris, son président glisse : « On est loin d’en avoir terminé avec toutes ces questions-là et si on se donne les moyens de creuser, il y a encore beaucoup à faire pour proposer des choses originales. » Pour continuer la lutte militante, il va de soi qu’il faut que Cyril Legann continue à affûter sans cesse son arme cinématographique.

Corey Steinhouse.

 

La bande-annonce de la 23e édition

 

[1] Baudrillard, Jean. Simulacres et Simulations, Galilée, Paris, 1981, p. 16.

 

 

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